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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/470

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folle, ceint le diadème d’or. L’idée est admirable, n’est-ce pas, et pouvait donner une scène sublime. Quel dommage que l’exécution l’ait gâtée, et que, même devant cette pensée ou cette vision grandiose, M. Parodi n’ait pas été poète ! Il ne l’a pas été, et de là, plus que de la monotonie du sujet, plus que de l’insuffisance psychologique des personnages, de là vient qu’il n’a fait, au lieu d’une belle œuvre, qu’un bon devoir.

Cinq actes, songez-y, cinq actes rimes sans une image, un éclair, un frisson ; partout l’insuffisance des mots, l’inexactitude ou l’inconséquence des métaphores ; à défaut de la pensée profonde, pas même le verbe éblouissant ! On le disait à côté de nous : ces vers ont des pieds, des chevilles même ; il leur manque les ailes. En les écoutant, nous trouvions que décidément Buffon a eu tort, que le style n’est pas l’homme, et que moins encore il est l’âme. L’auteur de la Reine Juana doit avoir une âme haute, jusqu’à laquelle malheureusement son style n’a pas su se hausser. Son œuvre trahit l’habitude et le goût de la pensée grave, des nobles curiosités, de l’art le plus désintéressé et le plus pur. Elle atteste la volonté, la conscience et le labeur, elle représente des années de recherches et d’efforts, un mérite enfin qu’il faut honorer… Le mérite, hélas ! Pourquoi ce mot si beau, si glorieux dans l’ordre des choses morales, n’a-t-il pas de prix, presque pas de sens dans l’ordre des choses littéraires ou esthétiques ? Pour nous tous, écrivains ou artistes, je parle des laborieux et non des inspirés, n’est-il pas amer que notre bonne volonté, notre peine, notre martyre parfois, ne nous soit pas compté, et que l’intention, qui fait presque toute la vertu, ne fasse rien pour la beauté !

La mise en scène de la Reine Juana est admirable. L’art des pompes funèbres ne saurait être poussé plus loin que dans le saisissant tableau (d’après une toile espagnole) qui termine le premier acte. L’interprétation est moins éclatante. Mlle Dudlay pourtant a beaucoup de mérite (pour ce mot, voir ci-dessus). M. Worms, sous les traits de Charles-Quint à différens âges, s’améliore en vieillissant ; et M. Leloir, toujours en progrès, donne au roi Ferdinand une hypocrite et sombre grandeur. Mlle Brandès et M. Albert Lambert figurent agréablement un couple amoureux, touchant et secondaire, que notre analyse a pu négliger, et l’inéluctable petite Gaudy joue la petite infante avec l’accent faubourien d’une petite concierge.


CAMILLE BELLAIGUE.