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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/469

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cinquième, où la mort la délivre, l’action, et une action qui dure cinquante ans, tourne dans un cercle lugubre de folie et de mort qu’elle ne peut briser. Elle languit, elle étouffe au fond d’une impasse que ferme l’histoire elle-même.

Ce n’est pas tout, et la Reine Juana malheureusement a plus d’une faiblesse. Une chose manque à ce drame : l’étude des caractères ; une autre manque à ces vers : la poésie. Prenez les grandes scènes, ou du moins celles qui devraient être grandes, et qui, on le sent, voudraient l’être ; elles sont vides. Au second acte, le monologue de Carlos hésitant entre l’atroce raison d’Etat et la piété, ou plutôt la pitié filiale, est d’un penseur assez ordinaire ; rien que par les idées, sans parler encore du langage, la méditation du même Carlos, dans Hernani, semblerait un chef-d’œuvre de philosophie historique. L’entretien du troisième acte entre le fils usurpateur et la mère captive ne témoigne ni de vues plus larges ni de plus profondes pensées. La situation pourtant était forte et digne de Racine : « Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place. » Quelle Agrippine on pouvait peindre ! Et quelle Andromaque d’abord ! Car ici le modèle comportait, que dis-je, il exigeait tour à tour les deux aspects : la tendresse maternelle et le souverain orgueil. Le quatrième acte n’est pas plus que le troisième à la hauteur nécessaire. Il se traîne dans une interminable scène de folie. Et d’abord l’explosion de cette folie paraît assez mal amenée. Ce qui bouleverse la reine, c’est d’apprendre deux choses : d’abord que son père a fait empoisonner son mari, et je conçois cette première et terrible secousse ; c’est d’apprendre en outre qu’elle est retenue captive depuis quelque vingt ans par la volonté de son père et puis de son fils, et ici, on s’étonne un peu de son étonnement.

— A qui donc, jusqu’à présent la pauvre reine pouvait-elle s’en prendre, elle qui, au premier acte, s’était vu conduire en prison sur l’ordre du roi Ferdinand ; elle qui, au troisième acte, après la visite du roi Carlos, s’y était vu retenir ? Quant au développement de la scène, il suit les lois qui règlent la manifestation, aussi banale que pénible, de la folie au théâtre. Tout y est : les yeux fixes, puis hagards, les mains errantes et sur le front promenées, le petit rire niais et les intonations enfantines, enfin les suprêmes fureurs, les hurlemens sauvages et l’hallucination obligée : un chien rouge devant lequel Mlle Dudlay s’enfuit d’une fuite éperdue.

Pour le dénoûment au moins, l’auteur a trouvé, et trouvé lui-même, lui seul, en dehors de l’histoire, une situation vraiment puissante : l’entrevue entre l’empereur et sa mère à l’agonie. Apprenant que César va venir, la moribonde veut pour la dernière fois le recevoir en reine. Elle quitte son grabat ; sur ses haillons de misère elle jette le manteau de pourpre, et son front douloureux, son pauvre front de