Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/468

Cette page n’a pas encore été corrigée


venger son époux, empoisonné par l’odieux Mosen. Sur le cercueil du mort, Juana dénonce le crime et le criminel ; qu’on ouvre la bière et le cadavre témoignera. « Arrêtez, s’écrie le roi en toute hâte, ma fille est folle ; qu’on la conduise à Tordesillas, et qu’elle y soit enfermée. »

Second acte : Dix ans après ; Ferdinand est mort ; Carlos (bientôt Charles-Quint) lui succède ; Jeanne est toujours captive. Mais deux jeunes seigneurs généreux s’intéressent à son sort : l’un est don Juan de Padilla ; l’autre don Arias, fils du marquis de Dénia, le gouverneur ou le geôlier de Tordesillas. « Sire, disent-ils au roi, on vous trompe ; votre mère n’est pas folle. Allez vous-même vous en assurer. » Émoi du jeune prince et lutte cruelle entre l’amour filial et l’ambition. Carlos ira pourtant voir sa mère.

Troisième acte : Il la voit. La pauvre Juana croit que son fils vient lui donner la liberté ; il vient la lui vendre au prix d’une abdication. Mais la reine refuse l’indigne marché, et choisit de rester prisonnière.

Quatrième acte : Don Juan de Padilla et ses amis ont tenté une insurrection ; vaine tentative, que le jeune chef a payée de sa tête. Quant à la reine, on a redoublé de rigueur envers elle ; on menace de lui enlever sa fille, la petite infante Catalina, compagne de son triste sort, et comme aujourd’hui les délégués officiels des Cortès doivent venir constater l’état mental de la prisonnière, comme il faut qu’en leur présence elle soit folle ou le paraisse, on frappe un grand coup, plusieurs même : on lui révèle que son mari a été empoisonné par la volonté de son père, que par cette volonté encore et maintenant par la volonté de son fils, elle-même est retenue captive. De ces révélations, l’effet est foudroyant : la malheureuse perd enfin la raison et tombe dans une crise effroyable. Les délégués arrivent à point pour y assister ; ils en pourront témoigner sans mentir.

Cinquième acte : Trente ou quarante ans après. La vieille reine agonise, mais avant qu’elle expire, Charles-Quint, enfin repentant, a voulu la voir encore. Dans un intervalle lucide, elle accepte cette dernière entrevue et, recouvrant avec sa raison, sa fierté et sa colère, sous sa main décharnée elle courbe à ses genoux son fils pénitent. Elle lui arrache la promesse qu’en expiation de son crime, il descendra du trône. Il promet, elle pardonne et meurt ; et la pièce finit au son du glas, comme elle avait commencé.

L’horreur d’un tel sujet avait de quoi tenter un poète tragique ; peut-être aussi de quoi le décourager, et cela pour deux raisons : d’abord la continuité de cette horreur, puis la continuité de ce sujet même, qui se répète, mais ne se développe pas. Rien de plus immobile que cette donnée : une reine séquestrée pendant un demi-siècle, victime indomptable d’infatigables bourreaux. On voit assez que depuis la fin du premier acte où la reine est conduite à Tordesillas, jusqu’à la fin du