Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/458

Cette page n’a pas encore été corrigée


dans l’histoire. Sur ce côté de la figure, le peintre pousse les ombres, sans tenir compte des lumières et des clairs-obscurs qui nous donneraient mieux l’impression de la vie réelle. D’autre part, il met en saillie les puissances de l’esprit sur lesquelles on est unanime : mémoire prodigieuse du détail, des figures, des chiffres, capacité de travail sans limites, dans les séances du conseil d’État que le Consul prolongeait de dix heures du soir à cinq heures du matin ; décision rapide, ordre et classement des idées, promptitude à les mettre en bataille comme une armée. Je ne sais rien de plus frappant à cet égard que l’anecdote rapportée par Chaptal. Un jour, le premier consul lui parle de l’École militaire qu’il voudrait former à Fontainebleau et développe les principales dispositions de cet établissement. Le ministre passe la nuit au travail et apporte le lendemain un projet détaillé. Bonaparte n’en est pas satisfait : « Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d’organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n’est jamais sorti de la tête d’un homme. » — Même rapidité, même embrassement de tous les détails pratiques dans la création du port de Flessingue, telle que notre auteur la vit décréter sur place pendant une halte de voyage.

En résumé, je serais embarrassé de signaler, dans les Souvenirs, des vues neuves et fines sur l’homme qu’ils prétendent faire connaître. J’en rencontre d’excellentes, et fort bien dégagées pour l’époque où Chaptal écrivait (vers 1817), sur les actes, les conséquences des événemens, l’état général des esprits. Il voit à merveille que le grand coup de volonté de Bonaparte fut le rétablissement du culte. Poussé par l’opinion de son entourage dans ses autres entreprises, le consul dut la vaincre et l’entraîner sur ce seul point, pour aller satisfaire l’opinion muette d’en dessous. — « L’opération la plus hardie qu’ait faite Bonaparte, pendant les premières années de son règne, a été le rétablissement du culte sur ses anciennes bases. Pour bien juger de l’importance et de la difficulté de cette entreprise, il faut se reporter à cette époque où la haine la plus acharnée et le mépris le plus profond pesaient sur le clergé. L’idée de rétablir la juridiction du pape sur une classe de Français était tellement en opposition avec l’esprit public et l’opinion du temps, que lui seul pouvait concevoir et exécuter ce grand œuvre [1]. » Chaptal, si peu suspect en ces matières,

  1. A l’appui de ces assertions, voir entre autres anecdotes celle que raconte Fezensac, dans ses Souvenirs militaires : « En 1802, le 59e tenait garnison à Clermont-Ferrand, lorsque le nouvel évoque, M*r de Dampierre, y fut installé solennellement en vertu du concordat. Nous ne pouvons pas comprendre aujourd’hui combien alors des cérémonies religieuses, des honneurs accordés à un évêque semblaient étranges. Aussi le capitaine de musique imagina de faire jouer à la cathédrale les airs les plus ridicules, tels que : Ah ! le bel oiseau, maman, en choisissant de préférence le moment de l’entrée de l’évêque et de l’élévation. »