Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/411

Cette page n’a pas encore été corrigée


Je ne crains pas la presse, dit-il, parce qu’il me semble que les Allemands pèchent bien dans notre presse d’opposition et lui font chanter la chansonnette qui leur plaît…

Au résumé, tout faire pour Rome ; si ce n’est Rome, Milan ou Vérone, mais loin de Rome ; n’importe où, saut à Florence qui est trop près, mais quelque part : que l’empereur vienne. — La chansonnette que fait chanter à la presse italienne l’incomparable imprésario de Varzin, aidé, du reste, à Rome par de bons régisseurs, c’est bel et bien l’antique chanson gibeline ; c’est l’appel passionné qui, jeté par Dante, a traversé les siècles : « Viens voir ta Rome qui pleure, veuve, seule, et qui crie nuit et jour : O mon César, pourquoi ne me tiens-tu pas compagnie [1] ? » C’est l’apostrophe fameuse à l’empereur Albert : « Albert d’Allemagne, toi qui abandonnes cette cavale, désormais indomptée et sauvage, quand tu devrais enfourcher les arçons [2] ! .. »

Or, au commencement de l’an 1311, l’empereur Albert entendit cette voix et vint à Milan ceindre la couronne de fer. Toute l’Italie alla au-devant de lui ; le poète lui-même, Dante lui-même y fut empressé. Lorsqu’en 1875 l’empereur Guillaume, à son tour, se rendit à Milan, ce ne fut pas pour poser sur sa propre tête la couronne royale d’Italie, mais pour l’assurer sur celle de Victor-Emmanuel et de ses descendans. Il ne dépassa pas Milan : son chancelier et ses médecins avaient été également inflexibles. François-Joseph, lui non plus, ne dépassa pas Venise. Qui sait ? Peut-être qu’à l’invocation de la cour et du peuple, un autre tercet du poète divin s’éveillait dans l’âme des souverains : « Quiconque dépouille Rome ou la déchire offense en fait par un blasphème Dieu qui, pour son seul usage, la créa sainte [3]. »

Depuis que Rome avait été prise, une sorte d’horreur religieuse retenait les princes à ses portes… Mais l’Italie reçut un dédommagement. Guillaume Ier et Victor-Emmanuel élevèrent réciproquement au rang d’ambassade leurs légations de Rome et de Berlin. On n’en était encore qu’aux visites « essentiellement personnelles, » d’où « le premier ministre et chancelier était obstinément

  1. Vieni a veder la tua Roma che piagne
    Vedova, sola, e di e notte chiama :
    Cesare mio, perchè non mi accompagne ? (Purgatorio, VI.)
  2. O Alberto Tedesco, che abbandoni
    Costei ch’ è fatta indomita e selvaggia,
    E’ dovresti inforcar li suoi arcioni…( Purgatorio, VI.)
  3. Qualunque ruba quella, o quella schianta,
    Con bestemmia di fatto offende Dio,
    Che solo all’ uso suo la creò santa… (Purgatorio, XXXIII.)