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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/338

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rangs, vêtus du camail et du rochet, ceux qui avaient déjà pris un rang important dans l’Église ; derrière eux, la foule des docteurs ordinaires avec leur vaste robe, qui ressemblait assez à celle des professeurs d’aujourd’hui, et cet étrange bonnet pointu que portaient encore nos prêtres il y a cinquante ans et qu’ont banni les modes ultramontaines ; vers le haut, on aperçoit quelques réguliers avec leur cagoule et leur robe de bure. C’est tout à fait le spectacle que devait offrir cette salle, au mois de janvier 1656, quand on y discutait les doctrines d’Arnauld. Tout Paris, et l’on pourrait presque dire toute la France, avait les yeux sur elle. Quoique le jansénisme soit un système étroit et dur, dont la plupart des personnes qui le soutenaient se seraient fort mal accommodées [1], les gens du monde, ceux qui font l’opinion, étaient pour lui. Aussi fut-on fort irrité contre les théologiens qui l’avaient condamné, et les Provinciales achevèrent d’ameuter contre eux le public.

Ce fut bien pis au siècle suivant. Dans la lutte tous les jours plus vive entre l’Église et les philosophes, la faculté de théologie, ou, comme on disait pour abréger, la Sorbonne, combat au premier rang avec ses armes ordinaires, qui deviennent de moins en moins efficaces, elle condamne sans broncher les livres qu’on lui défère ; mais ces livres sont précisément ceux qui jouissent de la faveur générale, que le public dévore, que l’Europe admire autant que la France. En 1762, elle poursuit l’Émile, dont elle reconnaît que tout le monde fait ses délices. « Chacun veut l’avoir avec soi, la nuit comme le jour, à la promenade comme dans son cabinet, à la campagne comme à la ville. » Ce qui n’empêche pas l’incorruptible Sorbonne de prononcer contre ce livre enchanteur un arrêt qui n’a pas moins de cent trente-sept colonnes in-folio, où l’auteur est comparé tour à tour à Diogène, « le maître du cynisme et du libertinage, » à Érostrate l’incendiaire, à Catilina, à Néron, et signalé aux foudres du pouvoir civil. En 1767, c’est Bélisaire, l’innocent et ennuyeux Bélisaire, qui est traduit devant elle. On reproche à Marmontel d’avoir prêché la tolérance. « La vérité, a-t-il osé dire, luit de sa propre lumière, et l’on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers. » Cette phrase indigne les théologiens, et ils proclament d’un commun accord « le devoir imposé à la royauté

  1. La Fontaine, qui avait tant besoin pour son compte de l’indulgente morale des jésuites, écrivait à Mme de Bouillon, dont la conduite était aussi fort relâchée, à propos des jansénistes :
    Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes,
    Vous devez priser ces auteurs
    Pleins d’esprit et bons disputeurs.