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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/326

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— Votre noblesse a raison ; mais, à la place de votre noblesse…

— Voyons, Manoli, veux-tu que je me défie du vali et d’Armenak ? ..

— Oh ! moussiou, moi, je ne veux rien. Le vali est un bon homme (kalos anthropos) ; Armenak est un bon homme (kalos anthropos), mais enfin…

— Voyons, Manoli ; calme tes inquiétudes. Et fais préparer toutes les affaires. Nous partons demain.

Kala, moussiou.

Le lendemain, dès l’aurore, je trouvai, à ma porte, mon bon serviteur, guêtre, sanglé, tout prêt pour les longues courses sur les chemins mal frayés de l’Asie.

Au moment de partir pour les pays merveilleux, les horizons inconnus et les surprises pittoresques, je regrettai Smyrne : j’en aimais les clairs matins, les heures de soleil où, sur la rade lisse et brillante, les petites barques, abritées d’un tendelet blanc, nageaient de toute la force de leurs avirons dont chaque mouvement dispersait des pluies d’étincelles. Je ne me lassais pas de ce pays, où l’imagination, sans cesse divertie par les couleurs et par les formes, devient enfantine et violente. J’étais tenté d’oublier tout dans cette langueur exaltée. La rêverie est délicieuse et la nonchalance est divine dans ce mol et caressant climat. La lumière chaude assoupit la raison et éveille tout un peuple de songes éclatans. Je perdais la notion de la durée. En traversant certaines rues des vieux quartiers, sous les toiles étendues pour apaiser l’ardeur du jour, parmi la cohue remuante des Turcs, des juifs, des nègres, je voyais la figure immémoriale, éternelle, de l’immobile Orient. Ces choses étaient telles qu’au temps de Jean Sobieski ou de Scander-Beg. Les races orientales ressemblent aux momies embaumées de l’Egypte : elles ne changent guère, parce qu’elles sont mortes ; et c’est faute de progrès et d’espoir que ce vieux continent, las de produire des hommes nouveaux et des peuples jeunes, conserve si fidèlement l’aspect matériel des siècles évanouis… J’aimais l’accablement des midis lourds, le réveil des crépuscules, la procession des caravanes le long de la mer endormie, les soirées fraîches au bord des eaux, et la tombée de la nuit sur le golfe, au moment où les ombres, éteignant toute couleur, effaçant toute ligne, laissaient flotter des visions chères, et prolongeaient l’essor du rêve, sous les étoiles, à travers la mêlée des vagues obscures, depuis les côtes levantines jusqu’aux rives de l’Occident natal.


GASTON DESCHAMPS.