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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/295

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sourds de grosse caisse, des éclats de cymbales, des voix éraillées et des intonations canailles. Dans une salle enfumée, parmi les flonflons de l’orchestre, une grosse Allemande, ridicule avec sa face rouge et les rubans bleus noués dans sa tignasse blonde, faisait les yeux blancs, en chantant des choses grivoises, et en laissant apparaître, au-dessus de ses bas noirs, un bout de pantalon, orné de nœuds roses. Un public de portefaix, de bateliers grecs, de bas officiers de l’armée turque) applaudissait, en des transports de joie tout à fait naïfs et sauvages. Cette apparition de l’Europe, ainsi vue dans ce qu’elle a de plus morose et de plus immonde, me dégoûta. Je sortis, et je m’amusai, pendant quelques minutes, à regarder dans un cabaret grec, au bout de la rue, un nègre luisant et dégingandé, qui dansait, au son d’une guitare triste, une danse désossée et mélancolique.

A la Concordia, théâtre fréquenté par l’aristocratie chrétienne, on jouait le Maître de forges. Je n’entrai pas, et je pris un billet à la porte de l’Alhambra, bâtisse mal dorée et mal peinte, où une troupe d’acteurs arméniens jouait Madame Angot, traduite en turc. Ce spectacle était bizarre. Les ritournelles de Lecocq faisaient sursauter, sur les banquettes, plusieurs rangées de fez qui n’avaient pas l’air de très bien comprendre les sentimens de Mme Barras, et l’état d’âme des conspirateurs. Après cette opérette dénuée d’exotisme, on représenta une pièce vraiment turque : elle s’appelait Pembe Kiz (la jeune fille rose), et je vis confusément qu’il s’agissait d’un méchant pirate, d’un vilain juif, d’un gros pacha et d’un bel icoglan. La jeune captive était enlevée par le pirate, vendue au juif, revendue au pacha ; finalement l’icoglan s’enfuyait avec elle vers des pays lointains. La belle captive était représentée par l’étoile de la troupe, que le programme, affiché en turc et en français, désignait par le nom de Karacach, ce qui veut dire : « Celle qui a des sourcils noirs. » Mlle Karacach méritait son nom ; elle avait de plus, sous sa veste brodée, sa fine chemisette et son chalvar [1] de soie rouge, des poses alanguies, souples et caressantes. Je me rappelai, pendant plusieurs heures, le cliquetis des sequins de cuivre dont le bruissement suivait ses mouvemens câlins.

Tandis que les spectateurs de l’Alhambra rentraient chez eux, et que le quartier franc devenait obscur et désert, les clartés de la ville turque, au loin, continuaient à jeter sur la mer des lueurs tremblantes. Les minarets étaient illuminés de guirlandes de feu. Malgré les conseils de Manoli, je marchai, le long du quai, vers ces lumières et ces confuses clameurs. La nuit était fraîche et

  1. Pantalon large que portent les femmes turques.