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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/219

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Surumucapio. Déjà les arbres de la Terre-chaude mêlent leurs branches à ceux de la Terre-tempérée ; mais Villadiégo, qui a, remarqué les soins méticuleux avec lesquels lui et sa compagne sont gardés, est moins tranquille que son amante. Quand vient la nuit, Atzimba, nerveuse, impérieuse, impatiente, mise en éveil par son ami, demande elle-même que la dernière étape soit rapidement franchie : on part.

La nuit est noire, on chemine sous de grands arbres dont la cime ne laisse rien voir du ciel. Une halte ; on se trouve sur le bord du ravin de Curincuaro, étroite coupure aux murs perpendiculaires de granit, gouffre dans la profonde obscurité duquel gronde un torrent. Atzimba se soulève, s’étonne, interpelle ses nobles porteurs divisés en deux groupes. Avant qu’ils aient pu rien prévoir, les deux amans sont saisis, garrottés, et la pâle face de la lune, comme attendue, se montre au-dessus du ravin qu’elle éclaire en même temps que les visages sinistres des ministres de Tzimtzicha.

Atzimba va parler, elle est soulevée, plane au-dessus de l’abîme, et Villadiégo, suspendu lui aussi, sent la terre manquer sous ses pieds. Ils descendent, s’enfoncent dans l’ombre où on les laisse glisser. Une voix leur crie de prendre pied sur une plate-forme qu’ils vont rencontrer, de se dégager de leurs liens, ce qu’Atzimba peut exécuter, car on ne lui a pas entravé les bras. La même voix leur crie de pénétrer dans la grotte qui s’ouvre sur la plate-forme, asile qu’ils doivent à la bonté du roi.

Les câbles, remontés, descendent des corbeilles pleines de vivres, puis deux énormes jarres pleines d’eau. Les sinistres mandataires adressent à la princesse un suprême adieu, s’éloignent, et le grondement de la cataracte, le sourd murmure du torrent, l’aigre cri des aigles et des vautours, planant au-dessus de l’abîme quand le jour paraît, sont les seuls bruits qui troublent la morne solitude.

Trois siècles et demi se sont écoulés, et le voyageur qui côtoie le bord du ravin de Curincuaro, aujourd’hui Jicalan-le-Vieux, voit en se penchant, à l’entrée d’une grotte inaccessible, deux antiques jarres dont il ne peut s’expliquer la présence en ce lieu. S’il pouvait descendre le long du mur de granit, il s’étonnerait plus encore en découvrant, presque à l’entrée de la grotte, deux squelettes aux os blanchis, l’un d’homme et l’autre de femme, dont les têtes se touchent, dont les bras sont enlacés. Ce sont les restes du vaillant Villadiégo et de la belle princesse Atzimba, victimes de « la clémence » du roi Tzimtzicha, vengeur du soleil outragé.


LUCIEN BIART.