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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/195

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faire agréer au roi sa retraite du port de Toulon, plutôt que de s’y trouver en contradiction avec le peuple. » Une autre feuille formule, avec autant de franchise et de netteté, le dogme nouveau : « Le peuple est essentiellement bon ; il ne se soulève jamais sans provocation ; il ne faut qu’un médiocre degré de prudence, avec de l’humanité et de la justice, pour le maintenir dans la soumission qu’il doit à la loi [1]. »

On était arrivé au milieu de janvier 1790 et, depuis cinq semaines qu’elle était saisie de l’affaire, l’assemblée, flottante et indécise, n’avait encore su se résoudre ni à condamner ni à absoudre les auteurs de la sédition du 1er décembre. La surprise et l’indignation, causées d’abord par la nouvelle des violences exercées sur les officiers de la marine, s’étaient insensiblement atténuées ; les sophismes de Ricard, de Meiffrun et de leurs amis, l’adroite et perfide campagne qu’ils avaient menée, dans l’assemblée même, dans le public et dans la presse contre ces officiers, avaient fini par altérer complètement le caractère des événemens accomplis à Toulon : si bien qu’on ne savait plus au juste si c’était une violation de la loi commise par la garde nationale et la municipalité de cette ville, ou un attentat prémédité par M. de Rions et ses compagnons contre la « majesté du peuple, » qu’il s’agissait de punir. Les. passions politiques étant entrées en jeu, on avait à ce point perdu la vue claire et nette d’un incident pourtant fort simple et la faculté de le juger équitablement, qu’un certain nombre de membres de l’assemblée osaient mettre en avant l’étrange proposition que le commandant de la marine fût traduit devant le tribunal du Châtelet. Il ne semblait plus suffisant de contester à M. de Rions la qualité de victime et d’accusateur : on le dénonçait, on prétendait le poursuivre comme un criminel.

Dans la séance du 16 janvier, M. de Champagny, après avoir démontré l’inanité des charges relevées contre M. de Rions dans « une information faite par la municipalité qui était partie dans cette affaire, » et qualifié d’autre part la sédition du 1er décembre « d’erreur très excusable d’un peuple honnête et bon, agité par un motif qu’on ne peut blâmer puisqu’il fera notre gloire et notre bonheur, » conclut en demandant à l’assemblée « de déclarer M. d’Albert exempt d’inculpation et d’ajourner le reste de cette affaire [2]. » Ce discours incolore et mou, cette solution équivoque qui, au lieu de condamner ou tout au moins de flétrir les coupables, proposait

  1. Courrier de la Provence.
  2. Moniteur — Séance du 15 janvier 1790.