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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/714

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en fonctions ? Mais quels que soient les inconvéniens de forme, conflits ou confusions de pouvoirs, il y a dans ce simple épisode de la vie parlementaire un fait d’une bien autre portée : c’est la déplorable lumière jetée sur nos mœurs publiques !

On ne peut plus guère s’arrêter, c’est évident. Désormais, l’affaire est engagée et il faudra bien aller jusqu’au bout. S’il y a eu des vénalités, des manèges inavouables, des marchés de votes, on les découvrira, c’est possible, ce n’est pas bien certain ; s’il n’y a eu que des bruits, on les recueillera tout de même. De toute façon, y eût-il à faire la part probablement assez large des exagérations ou même des diffamations intéressées, le plus clair est que cette triste affaire, commentée par les passions, livrée à toutes les polémiques, a pour premier effet de déconcerter et de démoraliser l’opinion. C’est l’éternelle histoire. Les moins pessimistes se disent que, dans ce qui est colporté partout, dans ce qui court les rues, tout n’est pas vrai sans doute, mais qu’il y a nécessairement quelque chose. Cela suffit, pour propager ou entretenir les suspicions, pour décourager toute confiance dans les institutions, pour déconsidérer les assemblées, le régime parlementaire, pour ramener la république à une de ces situations comme celle qui a précédé et préparé le boulangisme. De proche en proche, par le mépris des institutions et des pouvoirs officiels, par la défiance, on revient à cet état moral où tous les mécontentemens, les désaffections, les mécomptes accumulés, coalisés, sont à la disposition de qui saura s’en servir. Et tout cela justement au moment où la masse nationale ne demandait pas mieux que d’entrer sans calcul, sans arrière-pensée dans un régime régulier et réparateur. Cette masse nationale, elle était plus qu’à demi ralliée il y a trois mois : que veut-on qu’elle pense aujourd’hui ? C’est là le danger intérieur. Il y a un autre danger qui n’est pas moins sérieux : c’est la déconsidération, non, pas précisément, si l’on veut, du pays lui-même, qui, on le sait bien, reste honnête et sain, mais de tout ce qui le représente devant l’étranger. La France n’a pas seule sans doute le privilège de ces misères de corruption publique : bien d’autres pays ont la même plaie. Ils ont seulement l’habileté et l’avantage de la dissimuler et ils savent profiter du spectacle que nous leur offrons, du mal que nous disons de nous-mêmes pour diffamer et isoler la France en éloignant d’elle l’estime et les sympathies du monde. Ils en profiteront peut-être encore plus ou ils lâcheront d’en profiter même matériellement, puisque cette débâcle de Panama peut avoir son influence sur les intérêts français à Suez. On n’est pas au bout des conséquences de cette déplorable aventure.

Le malheur est que dans cette anarchie morale, dont l’affaire de Panama n’est qu’un accident, il y a des causes plus générales, que tout se tient, que le gouvernement lui-même n’a pas certainement peu