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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/572

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Le pope nous arrêta.

— Il est bien certain, reprit-il pour nous donner la note, il est bien certain qu’Alexandre et la Macédoine de son temps avaient été hellénisés. Mais les fils d’Alexandre, le roi Étienne Douschan entre autres, revinrent au langage de leurs ancêtres : et ce furent des Serbes. Tout est serbe en Macédoine, ceux qui parlent slave et ceux qui, hellénisés de langue, parlent grec. Les Bulgares sont bien venus vraiment de revendiquer ces Slaves ! Interrogeons seulement l’aubergiste, le khandji, comment se dit nuit en macédonien ? Notsch, et en bulgare, c’est noscht, tandis que les Serbes prononcent notsch eux aussi. Et maison, et fille, et citoyen ! Maison, en serbe comme en macédonien, koutscha ; en bulgare kouschta. Citoyen, en bulgare graschdanin ; et gradschanin en macédonien comme en serbe. Gradschanin et non graschdanin, koutscha et non kouschta !.. La Macédoine est-elle serbe ou bulgare ? Quant aux Grecs, les Serbes reconnaissent et respectent le patriarche. Mais il est bien visible que l’hellénisme ici n’a rien à réclamer. Dans toute la plaine, sauf les popes, on ne rencontrerait pas deux hommes parlant grec.

Un argument que ne donne pas le pope Stoian, mais dont nous apprécions toute la valeur en l’écoutant, c’est le grec même que parlent les popes. Mélange informe de turc, de slave et de quelques mots grecs, le dernier cancre de nos classes sourirait d’un thème pareil, et Dieu lui-même, s’il est vrai qu’il n’entende que le grec, doit avoir quelque peine avec son fidèle serviteur Stoian. L’entretien se termine en nombreux verres de raki. Nous ne pouvons accompagner le pope, et il doit rentrer au plus vite : si ce cornu d’archevêque survenait en son absence, il trouverait la porte ouverte et pourrait profaner l’église, le schismatique !

Le vent est tombé. Midi règne sur la plaine embrasée. L’air palpite et semble monter du sol en couches ondulantes, comme d’une plaque de métal rougi au feu. Quelle immense nudité ! et quel contraste avec la coupe d’Okhrida, toute riante de verdure et de fraîcheur ! À l’ouest, au nord, à l’est, un cirque de collines rondes, nues, arrête à peine le regard. Vers le sud, l’horizon s’ouvre sans bornes ; mais rien ne fait soupçonner le voisinage des grands lacs de Presba et de Ventrok, ni arbre, ni souffle frais, ni touffe verte. La plaine désolée étend sa sécheresse à l’infini. Au printemps, cette immensité est une mer d’épis. Les sillons s’allongent maintenant dépouillés, tous parallèles de l’est à l’ouest, partant de la plaine et montant directs, sans un coude, jusqu’au sommet du cirque de collines, pour redescendre derrière, sans doute, dans des plaines toutes pareilles. Vers le sud-est seulement, une belle montagne de granit, le Péristeri (la Colombe), rompt cette mo-