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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/539

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la vie d'Eugène Burnouf. Ce sont d'abord dix ans d'une correspondance intime, à laquelle on a joint quelques lettres d'un haut intérêt scientifique. On y voit Burnouf, jeune encore, s'entretenir avec quelques savans, ses amis, de leurs études communes, tracer le plan de ses recherches, leur communiquer ses vues générales sur la parenté des langues et ces découvertes de détail, qui sont le seul moyen d'arriver à une conception juste de l'ensemble. On assiste ainsi à l'élaboration de ses grands travaux, dans des études où tout était neuf, où l'on n'avait pas d'instrumens de travail, où une copie de manuscrit était un trésor, et la détermination de la valeur d'une lettre une conquête. Puis, en 1834, il prend son vol. Deux voyages, en Allemagne et en Angleterre, à la recherche de manuscrits, nous font assister à un épanouissement de son être. Il va d'une ville à une autre et d'une bibliothèque à une autre, fréquentant les hommes illustres des deux pays et la société, dont il ne prend que ce que les convenances exigent, jugeant les hommes et les choses, et, même devant ce qu'il admire, gardant toujours une certaine nostalgie de la patrie absente. Enfin, c'est Vichy, auquel le condamnait une santé délabrée avant l'âge ; et, avec Vichy, c'est la lutte contre la maladie, qui devait l'emporter à cinquante ans à peine, en pleine activité.

On éprouve quelque surprise, au premier abord, quand on tombe des hauteurs du Lotus de la bonne loi dans cette correspondance intime, où les préoccupations scientifiques se mêlent aux détails de la vie de tous les jours, et à des sentimens très humains, parfois même à des faiblesses momentanées et à des luttes dont l'intensité de la pensée a effacé les dernières traces dans les écrits d'Eugène Burnouf. C'est une série d'impressions ressenties vivement et traduites dans un langage pittoresque par une âme très sensible et très droite, également prompte à l'admiration et à la critique, et qui se dédommage par un mot piquant des contrariétés de la vie et des ennuis que lui fait subir la sottise des hommes. On dirait un prisme qui décompose la lumière et renvoie des rayons de toutes les couleurs ; mais bientôt on s'aperçoit que cette lumière est singulièrement pure et constante, et qu'aucune tache ne vient la ternir.

En somme, le portrait d'Eugène Burnouf que nous livre sa correspondance est bien d'accord avec l'idée que nous pouvions nous en faire. Le fond du tableau est d'une grande sérénité. Il est rempli par l'affection de Burnouf pour les siens, en particulier pour sa jeune femme, dont la pensée le suivait dans ses voyages et au milieu de ses travaux. Ceux qui ont eu le privilège de la connaître n'ont pas oublié la grâce et l'animation