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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/466

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sciences naturelles et historiques au XIXe siècle. Il y faudrait ajouter et retrancher bien peu de mots, suppléer l’affirmation absente au-delà des recherches sur la constitution de la matière, pour qu’elle fût le bréviaire de tout homme instruit et religieux.

Je crains qu’on oublie ces services, dans la réaction qui se prépare contre les erreurs d’une doctrine et les abus d’une méthode. L’expérience que nous avons des reviremens contemporains autorise à prévoir trop de dénigrement ou trop d’oubli après trop d’apothéose. Pour beaucoup d’admirateurs, mes appréciations paraîtront aujourd’hui tièdes, sinon injustes ; si je les réimprime dans quelques années, je gage qu’on les taxera alors de concessions démesurées à un vieil engouement. L’œuvre de M. Renan souffrira peut-être une longue éclipse. Puis, qui sait ? Après des siècles, quand le balancement alternatif de l’esprit humain ramènera une période de rationalisme, on découvrira, on lira cette œuvre avec délices, comme nos savans de la Renaissance découvraient et lisaient les philosophes de la Grèce. Des Budé, des Casaubon, referont une gloire à notre Platon ; ils retrouveront chez lui beaucoup de leur humanité plus développée, un peu de leur christianisme agrandi, et cet orgueil de la raison qui se redresse après les longues soumissions, pour s’abattre de nouveau quand une fois de plus elle a trop présumé d’elle-même. En relisant tant de pages exquises et sagaces, qui dépouilleront avec le temps ce qu’elles ont contenu pour nous de propriétés malignes, on voudrait croire que leur auteur était mauvais prophète lorsqu’il prédisait le naufrage total de la littérature du XIXe siècle.

Aux heures prochaines que ce siècle doit marquer avant de finir, peut-être serons-nous en bien petit nombre, nous qui nous pencherons, pour entendre encore, sur les ruines de la ville abîmée dans l’Océan. L’Océan, père de la vie, furieusement occupé à faire de la vie, va rouler sur elle ses flots indifférens. Sourd aux tintemens enchantés qu’il étouffe, il dérobera aux regards des hommes, uniquement soucieux de la vie, les parties solides de ces belles ruines ; loin des oreilles inattentives, il dispersera les dernières vibrations des cloches de la ville d’Is.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.