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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/462

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garanties mutuelles, de symboles communs, besoins de stabilité pour les familles et leurs biens dans une assiette plus équitable de ces biens, besoins de groupement entre les cellules de la ruche, en dehors de la tyrannie de l’État. Les penseurs raisonnent les données du problème, les spécialistes proposent des recettes, et cela ne nous mènerait pas bien loin, si l’on n’entendait au-dessous le grondement impérieux des masses ; des masses irritées de sentir leur faiblesse sociale, alors que les institutions ont remis entre leurs mains tous les instrumens du pouvoir politique, irritées de voir se reconstituer une féodalité sans devoirs, sans suzerain modérateur, féodalité d’autant plus pesante qu’elle est souvent anonyme, viagère, et sans attaches réelles au sol. Ce peuple si amoureux de liberté a oublié du coup son ancienne chimère. L’illusoire liberté que lui assurait l’individualisme révolutionnaire, il semble prêt à la sacrifier pour obtenir de l’appui mutuel socialiste plus de garanties pour son bien-être et sa dignité.

On cherche à le contenter. Il n’est question que de lois sociales ; et à la façon dont on s’y prend, il semblerait qu’on ait bien peu réfléchi sur le sens de ce mot. M. Renan, qui réfléchissait sur tout, l’a défini avec beaucoup de sagacité ; quand il marquait la distinction entre la loi juive, toute sociale et morale, enchaînant l’homme dans sa conscience intime, et les lois grecques ou romaines, purement politiques, ne s’occupant que du droit abstrait, entrant peu dans les questions de bonheur, de moralité privée ; la première faite pour le sujet, la seconde pour l’objet [1]. Comme nous ne pouvons plus demander des codes à Moïse, — et s’il revenait, nous ne demanderions pas nos lois sociales à cet Hébreu, on se défierait, — il faut bien reconnaître, au risque de chagriner beaucoup de gens, que l’Église aurait seule qualité pour édicter de véritables lois sociales. Ne craignez rien, on ne les lui demandera pas. Pas de sitôt, du moins.

Le mouvement vers le pôle socialiste est si irrésistible que bien des regards se reportent, au grand scandale de plusieurs et à la surprise de tous, sur l’époque de l’histoire qui s’est le plus rapprochée de ce pôle, sur le moyen âge. C’était inévitable. Quand reparaissent les abus caractérisés d’une période historique, on est tenté de rechercher dans cette période les garanties qu’elle inventa pour s’en défendre. Une résurrection de la féodalité devait ranimer l’esprit des communes, des organisations de métiers, des patronages. En bas, notre monde ouvrier, avec sa façon d’entendre les syndicats, revient au principe corporatif dans ce qu’il eut de plus

  1. Vie de Jésus, p. 11, et Histoire du peuple d’Israël, passim.