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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/459

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disait M. Renan du chêne Hugo. En tout cas, si le mot de vérité a un sens, les premières vérités, pour nous, ce sont la grandeur et la force actuelles de l’arbre, que nous pouvons mesurer ; c’est sa vitalité persistante, son adaptation progressive à nos besoins ; la recherche des brindilles mortes qu’il a pu éliminer dans sa croissance n’est qu’un passe-temps amusant, secondaire.

De même, à certains égards, nous appliquons avec plus de rigueur que M. Renan sa doctrine sur les volontés prévoyantes de l’inconscient ; nous l’appliquons aux volontés inconscientes du peuple, ce qu’il ne faisait pas. Nous avons peine à le suivre, lorsqu’il écrit : « La lumière, la moralité et l’art seront toujours représentés dans l’humanité par un magistère, par une minorité, gardant la tradition du vrai, du bien, du beau [1]. » Peut-être ; mais alors il faut séparer la vie de la lumière, de la moralité et de l’art ; car cette minorité n’a pas le secret de donner la vie, secret dont le peuple est dépositaire. Les jugemens comme les créations du peuple sont souillés d’erreurs grossières, choquantes, mais ils reposent toujours sur un fond de vérité ; les établissemens comme les opinions des gens d’esprit sont rationnels, ingénieux, harmonieux, tout ce qu’on voudra, mais artificiels et souvent faux de toutes pièces. Le peuple crée ; les autres ne peuvent que façonner. Le peuple fait des saints et des gloires ; les autres ne font que des sages et des réputations. L’expérience des essais politiques et sociaux, quand on la poursuit assez longtemps pour distinguer ce qui est viable de ce qui ne l’est pas, laisse peu de doutes à cet égard. Les gens d’esprit font des lois, des chartes, des septennats, des combinaisons diplomatiques ; au moment où ils les font, rien ne semble plus judicieux, plus éminemment raisonnable, plus conforme aux besoins du pays, aux probabilités du lendemain, à la logique apparente des affaires humaines ; seulement ces inventions sont mort-nées, elles ne correspondent pas au vœu de la nature et de l’histoire, on le voit vite à l’usage. Le peuple ébauche des créations monstrueuses, ridicules, iniques ; il fait une république désordonnée et boiteuse, il fait avec des exagérations naïves une alliance étrangère qui n’est pas une alliance, il lait des syndicats ouvriers tyranniques ; mais parce qu’il a le sens de la vie, ces créations imparfaites sont vivantes, elles plongent dans la réalité, on les voit se développer et rentrer dans le plan général de l’histoire. Les gens d’esprit travaillent aux fondations populaires comme le jardinier qui taille un parc régulier dans la folle végétation d’une forêt. Le jardinier sait ce qu’il veut ; mais il ne dépend pas de lui de faire

  1. L’Avenir de la science, préface, p. IX.