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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/439

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pareille, faite de paix et de sérénité. Récitatifs, ritournelles, appels de cors, trémolos plus légers que des frissons du feuillage, tout montre ici l’alliance de la nature et de l’humanité. Sur les paysans réunis plane la nuit, leur belle nuit alpestre ; leurs grands sapins les écoutent, les eaux de leur lac les amènent sans bruit. La vieille terre, devinant que ses fils lui préparent la liberté, se fait saintement leur complice. Chaque page ici est deux fois un chef-d’œuvre, et par les sensations et par les sentimens qu’elle exprime, par la sympathie et l’unanimité qu’elle manifeste entre les choses et les âmes. Une première ritournelle se hasarde en notes détachées et timides. Les trois chefs prêtent l’oreille : Des profondeurs du bois immense un bruit confus semble sortir. On entend la forêt s’animer tout entière ; des hommes l’emplissent, nombreux comme les arbres. Un court silence ; puis une trompe sonne, lointaine, et une seconde ritournelle se dessine. Ah ! l’admirable prélude ! Les voilà, ces pas des messagers dont parle l’Écriture, ces pas sur la montagne, et qui sont si beaux ! Comme ils sont doux aussi ! Comme ils s’enfoncent dans l’herbe non foulée, dont nous croyons sentir le moelleux et la fraîcheur ! Mais n’accordons pas trop, au moins n’accordons pas tout ici au paysage. Quelle expression de courage, d’héroïque patience, de mélancolie à la fois mâle et tendre dans l’entrée des voix : En ces temps de malheur, une race étrangère ! Et, sur une cadence exquise, quand viennent les mots : Que ce bois solitaire soit témoin de nos pleurs, est-il rien de plus touchant que cette confidence de tout un peuple qui souffre à toute la nature qui le plaint ?

Voici les dernières cohortes. Elles arrivent non plus par la forêt, ni par la prairie, mais par le lac, et l’orchestre aussitôt nous décrit ce nouveau chemin. Une ondulation des violons court à la surface des eaux ; un chant de violoncelle, un accent appuyé sur le dernier temps de la mesure, et nous entendons la pesée des rames, nous voyons l’effort courbé des rameurs.

Les trois cantons sont réunis. Ils ont échangé leurs mots d’ordre à voix basse. Ils se taisent, attendant les instructions promises. Les chefs vont parler.

Comment éviter ici, non pas un parallèle, mais un souvenir au moins ? N’est-elle pas héroïque aussi, d’un héroïsme odieux, mais pourtant sublime, l’autre conjuration, qui fait pendant à celle-ci dans l’histoire de la musique dramatique, la Bénédiction des poignards ? Je n’entends jamais éclater le récitatif de Guillaume : l’Avalanche roulant du haut de nos montagnes, sans penser à l’exorde correspondant de Saint-Bris : Et vous qui répondez au Dieu qui vous appelle. Analogues par le plan et l’architecture, les deux scènes diffèrent pourtant par l’idée. Ce n’est pas sur la