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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/374

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avec un entrain forcené, et le « beau sexe » est celui qui offre les manifestations les plus navrantes du délire dont Noé passe pour avoir le premier donné l’exemple. On se grise, bien entendu, en toutes circonstances ; mais les fêtes religieuses, fort nombreuses, car on est très dévot dans la contrée, sont considérées comme étant d’orgie obligatoire. Et ces jours-là, dès les premières heures de l’après-midi, dans les villages, sur la place où le clocher domine les maisons de terre ; dans les villes, sur le pavé de toutes les rues, on voit les dames aymaras, sanglotant, pleurant bruyamment, à la manière des petits enfans, en une plainte indéfiniment prolongée (c’est l’effet que l’alcool produit sur leurs nerfs), tituber avec d’effroyables oscillations, tomber, se casser la figure sur les cailloux, ou écraser, estropier leur progéniture qu’elles portent attachée dans le dos, à la chiffonnière.

A une heure et demie, la voiture s’engage dans un petit chemin creux, long de quelques tours de roue seulement, incline à droite, et un spectacle extraordinaire se présente à la vue aussi inopinément qu’à un rapide lever de rideau sur un décor à sensation.

C’est un cirque immense de montagnes chauves, aux déclivités argileuses et grises ou rocheuses et rougeâtres, une excavation prodigieuse, aussi étendue, aussi profonde que ces étranges cratères lunaires dont les astronomes tracent la configuration sur les cartes des mondes extra-planétaires et mesurent la coupe pierreuse creusée dans un astre mort. Ici, la neige qui recouvre l’énorme masse de l’Ilimani, flanqué en contrefort au plateau évidé, indique que cette nature silencieuse est quand même douée de vie, qu’elle n’est pas réduite à son squelette minéral, et que, si l’eau ne la parcourt pas en torrens murmurans et mouvans, elle existe, du moins, répandue en molécules invisibles dans un espace qui n’est pas le vide, l’éther inanimé. Le long des pentes de la cuvette, courent des routes et des ravins, pleins de sinuosités, repliés sur eux-mêmes, dessinant des 6, des 8, des 0. Au fond, surgissent des arbres, une végétation qui n’est pas jetée en masses moutonnantes dans le désordre et l’abondance d’une production spontanée, mais alignée en minces rideaux, représentée par des individus espacés, rarement groupés en bouquets, accusant le résultat de soins assidus. Derrière et à travers ce voile peu gênant, on aperçoit à vol d’oiseau une ville très compacte dont les toits de tuile rouge, seuls visibles, s’étendent comme une plaine sous le regard plongeant presque à pic : c’est La Paz.


Louis BASTIDE.