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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/359

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Mais, à peine entrevu, ce tableau disparaît dans le festonnement de notre marche hélicoïde.

Nous montons. On ne voit pas bien où l’on va, la perspective devant soi étant presque tout le temps assez courte. Mais derrière, toujours très en bas, on découvre, de temps à autre, de larges tronçons de voie ferrée, des courbes métalliques luisantes, interrompues par quelque monticule et brusquement placées à des niveaux si écartés qu’elles ne semblent pas faire partie de la même ligne ; parfois rejointes en un grand anneau penché. Plus d’orientation possible. La mer, visible par intermittences, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Elle est très reculée, et, malgré la hauteur dont nous la dominons déjà, l’éloignement la place sur le même plan que nous. Elle apparaît sous la forme d’une ligne blanche agitée et puis d’une nappe qui se fond dans le bleu de l’air. C’est la Mer du Pacifique, rageuse sur la côte, tranquille au large.

Le train s’élève en criant sur les rails. C’est une véritable escalade de la montagne. Il traverse à chaque instant de petites tranchées dont on pourrait effleurer les parois du bout des doigts où la roche coupée brille de reflets métalliques. Le bruit strident des wagons qui peinent sur les rails, le vent qui souffle plus fort dans les coupures de la montagne, — comme un cours d’eau transformé en rapide par un étranglement des rives, — la solitude et cette montée sans fin, obstinée, qui a l’air de vouloir nous mener à des régions inconnues, au-delà de la planète, produisent une impression qu’on ne peut ressentir qu’au cours d’un tel voyage.

Lorsque la vue s’élargit, on admire quelque temps ces énormes montagnes parées d’un tapis très court aux reflets dorés dus à la surabondance de grosses marguerites jaunes. L’air est très transparent à cause de l’extrême sécheresse, le ciel radieux. Ce n’en est pas moins un tableau monotone dont le premier aspect seul captive. Il n’a pour lui que son brillant soleil et ses grandes lignes, sans un seul arbre, sans le moindre ruisseau. Plus nous irons, plus cette indigence s’affirmera, et la terre, n’ayant même plus la force de nourrir les marguerites jaunes, sera tout au plus recouverte d’un maigre gazon déteint, attaché comme une rouille aux flancs stériles de la Cordillère.

Le paysage ne prend de réelle beauté qu’à de rares intervalles, lorsqu’il s’étend très loin, quand ses contours extrêmes arrivent à être indécis, quand il finit par se perdre dans une teinte vaporeuse, quand la succession des plans lui donne la gradation des couleurs. Le sable qui baigne la base des montagnes gagne d’ondulation en ondulation les dernières assises du cirque, à peine