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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/341

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vaste Patagonie, le détroit et la Terre de Feu, converge sur ce point, et cela fait encore quelque chose. Ce centre perdu, privé même de communications télégraphiques, est la ville la plus australe du globe. Il est séparé par d’énormes distances des ‘ extrêmes régions civilisées chiliennes et argentines. Les quelques établissemens qui l’avoisinent, fermes ou camps de chercheurs d’or, ne sont que ses sentinelles avancées, et n’ont pas encore acquis assez d’importance et de fixité pour avoir obtenu la mention cartographique.

Donc, au coucher du soleil, Punta-Arenas, avec ses maisons d’assez honnête apparence, occupant un arc étendu de la baie au fond de laquelle s’étend la ville, Punta-Arenas nous avait donné une première impression assez favorable. Mais une fois débarqués, en dépit de la fête du jour, marquante sur un calendrier espagnol pourtant, l’Ascension, nous ne trouvons que ténèbres et silence. Nous traversons sans lanterne, à travers les sifflemens d’un vent glacial, un interminable appontement dont les poutres espacées offrent leur appui discontinu à notre marche d’aveugles. A l’extrémité de ce débarcadère, nous sentons sous nos pieds un sable abondant. Nous sommes dans une rue cependant, une moitié de rue, car nous longeons une file de maisons dont aucune, d’ailleurs, n’est éclairée. Même, on entrevoit confusément quelques enseignes. Un peu plus loin, nous entrons dans une large rue, une rue complète cette fois, avec ses deux côtés. De l’obscurité, pas un passant, pas un chien ; pas le moindre bruit en dehors d’un chant de clairon, pas très éloigné, d’autant plus vibrant qu’il résonne dans un silence parfait. Il n’est pas huit heures, et sans avoir la prétention de trouvera Punta-Arenas le mouvement d’un boulevard de Paris, on a le droit d’être surpris de cette absence de vie. Nous débouchons sur une vaste place au fond de laquelle se détache une maison largement éclairée, portes et fenêtres ouvertes, projetant devant elle de grandes zones lumineuses en éventail. Mieux encore, on voit des silhouettes passer et repasser, entrer et sortir. On entend le murmure des voix. Voilà, à qui parler ! Il se trouve que cette habitation est celle de l’agent de la compagnie, un Français, un des Français de Punta-Arenas, car nos compatriotes, toute proportion gardée, sont assez nombreux dans cette petite cité.

Nous apprenons la cause de la léthargie universelle : c’est la faute à la révolution ! La guerre civile du Chili prend de plus en plus de gravité, et nous recevons la nouvelle de la perte du Blanco-Encalada, le plus beau cuirassé de la flotte chilienne. Le brave général Valdivieso, commandant de cette place, dans la crainte d’un coup de main des anti-Balmacédistes, a cru devoir organiser