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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/239

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tat, c’est 80 millions de plus au budget, 200 millions destinés à des casernes, à des constructions nouvelles et, par suite, la nécessité de trouver un moyen de suffire à ce surcroît de dépenses militaires. C’est l’affaire du ministre des finances de trouver de nouveaux impôts, et c’est surtout l’affaire des Allemands de les payer. Le plus curieux est que les auteurs de la loi, habiles à grouper et à faire manœuvrer les chiffres, se plaisent à mettre en ligne, — on ne parle plus que par millions d’hommes ! — 4 millions de Français, 5 millions de Russes auxquels l’Allemagne n’aurait à opposer que 4 millions et demi de soldats. C’est bien peu en vérité ! Une réflexion bien simple vient pourtant à l’esprit : si l’Allemagne est réduite à tenir seule tête à tant d’ennemis, si elle est obligée de s’imposer de si colossales dépenses, des dépenses croissantes pour rester en mesure de faire face à tout, à quoi lui sert la triple alliance ? Elle n’aurait donc, d’après cela, qu’une confiance démesurée dans ses alliés, — ou elle aurait tout l’air de ne les compter que comme des auxiliaires insuffisans.

Ce qui paraît bien clair dans tous les cas, c’est que la nouvelle loi militaire ne va pas marcher toute seule, qu’elle rencontre déjà une opposition ardente, plus générale, que l’opposition qu’eut autrefois à vaincre le septennat. Elle provoque des manifestations d’opinion, les plus vives protestations dans l’Allemagne du Sud, dont les gouvernemens sont peut-être les premiers à la redouter, et elle aura affaire, dans le parlement, à des partis puissans, aux progressistes, — au centre catholique qui est resté mécontent et froid vis-à-vis du gouvernement depuis la mésaventure de la loi scolaire. M. le chancelier de Caprivi, en acceptant ce lourd et compromettant fardeau, s’est certainement créé une situation parlementaire difficile, avec peu de chances de réussir, là où il a fallu un jour toute l’autorité, toute la force de l’empereur Guillaume Ier et de M. de Bismarck pour dompter les résistances à une aggravation des charges militaires. Réussît-il à franchir les premiers défilés, à faire voter par le Reichstag, qui va se réunir d’ici à peu, la réorganisation ou l’accroissement de l’armée, il ne serait pas au bout : il aurait encore à poursuivre le vote des crédits, des taxes nouvelles qui deviendraient nécessaires, et c’est là peut-être qu’il trouverait les difficultés les plus sérieuses. En un mot, M. de Caprivi a la chance d’avoir devant lui les plus vives oppositions, — sans compter les coups d’aiguillon que lui envoie de loin, du fond de ses bois de Friedrichsruhe, le censeur morose et hautain qui le traite en conscrit. Ce n’est plus d’ailleurs M. de Caprivi seul qui est engagé, c’est l’empereur lui-même qui, avec son chancelier, hasarde cette dangereuse partie. Depuis son avènement, qui ne date pas encore de loin, ce jeune souverain à l’humeur hardie et mobile s’est déjà hasardé plus d’une fois et s’est essayé à bien des rôles. Il a fait ses essais de réforme sociale et il n’a pas tardé à s’en dégoûter. Il a proposé l’an dernier une