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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/222

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dernier avantage encore : c’est de dire avec exactitude ce qui fait le mérite essentiel du dernier roman de M. Paul Bourget en rattachant M. Paul Bourget lui-même à la lignée de ses maîtres : Stendhal et Balzac, Sainte-Beuve et Laclos, Marivaux et Racine.

J’éprouve toujours quelque embarras ou quelque gêne, pour mieux dire, à résumer l’intrigue d’un roman. La besogne, en elle-même, a je ne sais quoi d’inférieur ou d’ingrat ; on n’apprend rien au lecteur qu’il ne sache ; et on fait tort au romancier du meilleur de son œuvre. Cependant, il faut bien s’y résoudre, et donner au moins une courte idée du sujet de la Terre promise.

Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune encore, Francis Nayrac, et une jeune fille, Henriette Scilly, sont fiancés l’un à l’autre, et n’attendent pour se marier que le rétablissement de Mme Scilly, la mère d’Henriette.

Leur bienvenue au jour leur rit dans tous les yeux.

Sous ce ciel de Sicile, où Mme Scilly reprend tous les jours des forces nouvelles, ils vivent « en plein rêve ; » et, très nobles l’un et l’autre, ils ne souhaitent que de ne pas voir finir ce songe de félicité. Quand un matin, sur la liste des étrangers, Francis Nayrac lit le nom d’une dame Raffraye, qu’il a jadis aimée passionnément, et brutalement abandonnée d’ailleurs, dans un accès de cette frénésie de défiance qui est la fin commune des amours irrégulières.

Que vient-elle faire en Sicile, elle aussi, à Palerme, dans l’hôtel même qu’habite Francis ? Après dix ans écoulés vient-elle peut-être empêcher son mariage ? essayer de le ressaisir ? revendiquer sur lui les droits d’une vieille maîtresse ? Elle y vient tout simplement mourir. Mais elle n’est pas seule. Sa fille l’accompagne, une enfant de neuf ans, dont la ressemblance avec une sœur de Francis Nayrac a frappé d’abord les yeux de Mlle Scilly. Cette enfant, Francis veut la voir ; et cette ressemblance à son tour le frappe, ou plutôt l’étonne, le fascine en quelque sorte, et le cri sourd de la voix du sang s’éveille aussitôt dans son cœur. C’est sa fille ! et l’émotion qu’il avait ressentie de l’arrivée de Mme Raffraye, pour avoir changé de nature, n’en est que plus violente, plus tumultueuse, plus désordonnée. Que faire ? où est le devoir ? où l’honneur ? où la probité ? Renoncera-t-il maintenant à son amour ? et sacrifiera-t-il son rêve à cette paternité ? dira-t-il tout à sa fiancée ? ou au moins à Mme Scilly ?

Pendant qu’il hésite et qu’il se débat dans ces perplexités, Henriette revoit l’enfant, s’y intéresse innocemment, la fait involontairement parler, sent passer quelque chose dans son naïf langage qu’elle ne comprend pas, mais qui l’inquiète, l’assombrit et l’oppresse. Avec la gaucherie de sa parfaite ingénuité, elle essaie de provoquer une