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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/217

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responsables. Quelle peine leur appliquera-t-on ? Les conclusions de M. Sighele sont celles que suggère le simple bon sens. Après avoir déclaré « que le principe suprême de son école est d’indiquer la forme et la mesure de la réaction sociale selon le caractère particulier de chaque délinquant, qu’elle voit, reconnaît, examine patiemment les causes infinies des crimes d’une foule, que tout cela lui sert à juger avec une plus grande compétence, mais qu’elle n’a garde de tirer de cette étude une règle applicable à tous les cas, » après avoir affirmé d’autre part, que, selon les positivistes, « l’homme est toujours entièrement responsable de toutes ses actions, que la demi-responsabilité est une chimère, » — il finit par poser malgré lui une règle générale, et tout en rougissant de son inconséquence, il demande « que les crimes commis dans une foule soient toujours considérés comme accomplis par des individus demi-responsables. »

Cette solution me paraît la meilleure qu’on puisse proposer. N’est-il pas juste que ces criminels par occasion, quelle que soit la gravité de leurs actes, bénéficient de l’indulgence qu’on accorde à l’homme qui pour avoir trop bu, s’est laissé induire à mal et n’a pas su ce qu’il faisait ? Mais peut-être pensera-t-on qu’il faut distinguer entre l’homme qui ne se grise que par accident et les alcooliques qui, en s’abandonnant à leur vice, semblent chercher les occasions, et l’esprit des foules a ses alcooliques : leur absinthe est ce qui se dit dans ces réunions hurlantes et vociférantes dont ils sont les habitués, où l’on prêche les coups de force, où l’on glorifie l’assassinat ! Quant à ceux qui se font une carrière et un nom en exploitant les passions populaires, ceux qui troublent la raison des simples par leurs déclamations empoisonnées et qu’on pourrait appeler les cabaretiers du crime, ils s’arrangent d’habitude pour ne point se laisser prendre. Ne se grisant pas de leur vin et gardant toute leur tête, ils multiplient les précautions, ne frappent que par la main d’autrui,

Et se sauvent dans l’ombre en poussant l’assassin.

Hélas ! si spécieuses que soient les théories des positivistes, si louables que soient leurs intentions, si alléchantes que soient leurs promesses et quelques peines qu’ils se donnent pour réformer nos codes, je crains bien que, comme le bonheur, la justice ne soit jamais qu’un à-peu-près.


G. VALBERT.