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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/205

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l’Université de France de colère anticatholique, l’Angleterre de philosophie de la nature, et dans chacune de ses possessions, il a montré, avec une puissance de généralisation singulière et un très grand talent littéraire ou plutôt oratoire, l’entêtement, l’idée fixe, l’inflexibilité de regard, l’einseitigkeit, comme disent les Allemands, qui caractérisent en effet les possédés. Le fond persistant, c’était un instinct mystique, comme il n’y en a pas eu de pareil en ce siècle, ni au précédent, ni peut-être depuis trois siècles. Il l’a porté partout. Il a été mystique dans sa façon de considérer l’histoire générale, dans sa façon de considérer l’histoire contemporaine et la politique, dans sa façon de considérer la nature. II a donné une théologie de l’histoire, une théologie de la révolution française, et une théologie de la vie universelle. Il a été le grand prêtre de l’histoire, de la révolution, et, pour finir, de l’univers. Il était croyant, comme Bayle était sceptique, sans intermittence, et de chaque battement de son cœur ; et il a changé de croyance, mais sans que son besoin de croire en diminuât, et au contraire. Il n’a jamais gouverné, ce dont il en est qui n’hésitent pas à se féliciter ; mais il a eu sa part d’influence. Cette influence, ce qui peut faire la joie des malins, a été, aussi juste et aussi directement que possible, à contre-sens de ses intentions. Il a désiré passionnément une France religieuse, religieuse à sa manière, mais enfin une France religieuse. Il a contribué, dans la mesure où contribue à ces choses un homme dépensée, c’est-à-dire un peu, à faire une France antithéiste. Il s’en est aperçu, et son dernier vœu, très conforme aux sentimens de toute sa vie, a été que de ce qui ruine le plus aux temps modernes le sentiment religieux, précisément de cela, une religion sortît un jour, ce qui est possible, et peu probable. Si ce temps vient, Quinet aura une résurrection, et cet homme, si profondément marqué du sceau du passé, apparaîtra comme un prophète. Pour le moment, nous le lisons avec intérêt et étonnement. Sa puissance poétique, qui est réelle, sans nous charmer, nous frappe et nous impose ; sa fougue de généralisation nous amuse et nous séduit un moment, sans nous éblouir ; son romantisme appliqué à l’histoire et à la politique est la chose qui est la plus éloignée de nos habitudes d’esprit et dont nous nous défions entre toutes ; et nous regardons passer avec curiosité, avec sympathie même, mais avec inquiétude, ce poète, cet orateur, cet inspiré, ce charmeur toujours charmé, au beau geste, à l’attitude noble, à la grande voix, et au regard à la fois vague et fixe de somnambule.


EMILE FAGUET.