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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/200

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ayant des tâches très nettement délimitées et incommutables, autrement dit, si l’organisation de la société est intelligemment très compliquée, la société sera meilleure, plus saine et plus forte. — Comme conclusion, ceci n’est pas rigoureux ; nous ne savons pas du tout si une société humaine est un « organisme, » c’est-à-dire un animal ; et Montesquieu n’a pas eu besoin de tenir la société pour un animal pour recommander la division des pouvoirs ; mais, comme analogie, c’est bon ; et si l’histoire naturelle ne nécessite pas telle organisation sociale, il ne nous coûte rien de reconnaître qu’elle éclaire l’organisateur. En tout cas, être, par l’étude des sciences naturelles, amené à cette idée, ou confirmé dans cette idée, peu familière, je crois, à Quinet antérieurement, que le simplisme est une tendance très dangereuse en sociologie, est une chose que nous ne pouvons point ne pas tenir pour excellente.

Non moins ingénieuse encore, quoique plus hasardée, la comparaison du machinisme avec le perfectionnement de l’organisme animal. Les organes de l’animal, ce sont ses outils. Or dans l’évolution-des espèces, « quand un groupe animal acquiert une faculté nouvelle, un organe meilleur, feuille, racine, antenne, écaille, œil, dent ou défense, beaucoup de ses congénères ont à souffrir de cette supériorité ; l’espèce entière en profite. De même, toutes les fois que l’homme s’élève à un art, à une industrie ou à une machine plus complète, beaucoup de métiers, de professions, d’individus souffrent de l’innovation ; le genre humain y gagne et s’élève d’un degré. » Il n’est pas très sûr que Quinet ne cède point ici à ses instincts généralement un peu trop optimistes et ne fausse pas un-peu l’histoire naturelle pour arriver à une conclusion sociologique consolante. Quand un groupe animal acquiert un organe nouveau, il ne fait pas seulement souffrir ses congénères moins bien armés, il les détruit ; le groupe mieux armé fait le vide autour de lui et procrée désormais l’espèce à lui tout seul. Le machinisme considéré comme organe nouveau, si la comparaison est exacte, est donc d’abord tout simplement homicide, ce qui, pour commencer, est attristant… — et ensuite procréateur d’une humanité meilleure, plus forte, produisant plus avec moins d’efforts ! — Peut-être ; mais il n’en va pas de l’homme comme des animaux, et chaque homme ne naîtra pas pourvu de la nouvelle machine comme l’animal de son nouvel organe ; et voilà une bien grande différence ; car l’animal, naissant pourvu de la machine de son père, ne fait que bénéficier du progrès accompli, l’homme naissant aussi nu que l’anthropoïde et trouvant la machine non au bout de son bras, mais à côté de lui, montée, possédée et gardée par d’autres, le plus souvent n’en sera que le serf, et le bénéfice qu’il en pourra tirer de par le bien-être général ne compensera