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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/180

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l’hérédité. — Mieux que personne encore, ou tout au moins avant d’autres, Quinet a deviné les raisons du monothéisme juif et arabe. « Le désert est monothéiste. » Le mot n’est pas de Quinet, mais l’idée est de lui, et avant lui n’avait pas été exprimée, à ce qu’il me semble : — « C’est là qu’éloigné du monde sensible, séquestré en quelque sorte, loin de toute forme, de tout signe et presque de toute créature, l’homme s’élèvera presque nécessairement à l’idée pure du Dieu-Esprit. Trois cultes sont nés, ont grandi dans le désert… Jéhovah, le Christ, Allah, trois dieux sans corps, simulacres, sans idoles, sans figures palpables. Le désert nu, incorruptible, est le premier temple de l’esprit. » — A la vérité, ceci, dans Quinet, est une manière de contradiction. Ce qu’il vient de nous montrer, c’est le désert créant Jéhovah, et voilà une théorie qui fait dépendre l’idée religieuse des choses, et non les choses de l’idée religieuse ; dans son système ordinaire, c’est Jéhovah qui devrait nécessiter le désert. Mais l’idée n’en est pas moins belle, et peut-être en est-elle plus juste.

Je sais peu de choses, encore, aussi nettement démêlées et aussi probables, eu égard surtout au temps (1841) où le passage a été écrit, que ce que j’appellerai la loi d’évolution religieuse dans Edgar Quinet. La religion est crainte, — adoration, — méditation ; elle commence par la peur, continue par la prière, finit par l’abstraction philosophique ; on tremble, puis on adore, puis on cherche à expliquer. De là divisions et subdivisions successives ; car s’il n’y a qu’une manière d’avoir peur, il y en a plusieurs d’adorer, il y en a infiniment d’expliquer les choses. Donc grandes religions vagues dans le principe, religions successivement plus nombreuses et plus variées dans le cours des temps ; et religions impersonnelles, pour ainsi parler, dans les commencemens, et religions de plus en plus individuelles dans la suite, jusqu’à ce qu’elles perdent en vérité le caractère de communions, de religions proprement dites, et laissent place libre et matière prête à une nouvelle religion, primitive à sa manière, élémentaire, sentimentale, par où la réflexion n’a point passé, ni l’esprit philosophique, ni le système. En cela, comme en autres choses, la raison est organisatrice d’abord, destructrice ensuite, et par suite, de l’élément primitif fécond, qui est fait de sentiment et de foi. — Cela n’est pas aussi formellement exprimé dans Edgar Quinet que je le donne ici ; mais il a bien eu cette idée, et c’est par elle qu’il commence [1]. C’est qu’aussi Quinet est un très bon théoricien religieux et très bon critique des choses religieuses ; et ce n’est que quand il veut faire rentrer toute l’histoire civile dans l’histoire religieuse qu’il est singulièrement

  1. Génie des Religions, III.