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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/945

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ses rois était épuisé, après quinze années de bonnes et loyales conspirations.


II

Le récit d’une existence désormais plus calme n’est pas dépourvu d’intérêt. Hyde de Neuville observe l’Amérique : c’est la contrepartie des Natchez. Les Onéïdas le laissent froid : « Cette peuplade est laide, elle a les jambes grêles et mal faites, la peau tannée et cuivrée, les cheveux droits et noirs… J’avoue qu’ils ne font guère aimer la belle nature dans toute sa simplicité et ne rappellent pas du tout Atala et les sauvages belliqueux que nous a peints M. de Chateaubriand. » En revanche, il étudie avec une curiosité d’homme d’État la nation nouvelle qui naît sous ses yeux ; il la juge bien, il en discerne le prodigieux avenir. Ses lettres à Mme de La Trémoille contiennent des pages prophétiques : « Je ne sais si je m’abuse, mais, en voyant de près l’Amérique, on sent quelque chose d’inconnu s’agiter dans l’avenir, on sent que l’autorité tyrannique qui pèse sur notre malheureux pays n’est pas le dernier mot du siècle qui commence, et qu’un vent nouveau a soufflé sur le monde, à la fois cause et produit de notre révolution. Celle-ci ne peut avoir une influence isolée, et il est probable qu’elle apportera des modifications dans toutes les sociétés futures. » — Le Nouveau-Monde intéresse le banni ; mais c’est vers l’ancien, vers le « malheureux pays » que ses regards restent obstinément tournés.

Il s’est lié avec Moreau : les deux compagnons d’exil passent les jours à supputer les chances de leur ennemi. Le général s’ouvre de ses projets ; à en croire son confident, il ne pensait pas alors à marcher contre son pays sous des drapeaux étrangers ; il espérait détacher quelques corps des armées impériales. « Je puis assurer que Moreau partageait à cette époque l’idée de vaincre la France par la France seule, qui était toujours au fond de toutes mes espérances, de tous mes sentimens ; je ne pouvais m’en départir. » C’est en effet le trait distinctif de notre conspirateur ; il ne fut jamais tenté d’émigrer ni de pratiquer avec le dehors, sauf pour prendre les ordres de ses princes ; il était de cette noble et forte race de chouans qui entendaient frapper l’adversaire en plein cœur, les pieds sur le sol national. Si Moreau pensait de même, ses scrupules ne tinrent pas contre les flatteries des souverains alliés. Il s’embarqua le 21 juin 1813, pour venir chercher à Dresde le boulet français qui le tua, deux mois après. Hyde de Neuville,