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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/909

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On côtoie un ancien lit du fleuve qui se dirigeait jadis vers l’ouest, parallèlement aux collines. C’est l’époque des hautes eaux, et le fleuve semble avoir repris son ancien lit. C’est une nappe d’eau pouvant avoir de trois à cinq verstes de large, eau claire et limpide sur un fond de sable micacé.

A l’étape du midi, on s’arrête à la tombe du sultan Assaïz-Baba. Une grande mosquée renfermant le tombeau saint, un auvent assez frais où, couché sur le tapis, on boit le thé, et le gardien du tombeau, vieux mollah à la barbe blanche, me vante le sultan dont il garde les restes.

Cet Assaïz-Baba fut le grand justicier, le grand pacificateur du pays. Il vainquit les brigands qui, des gorges des monts, s’élançaient sur les oasis qu’ils pillaient. Ce fut lui qui vainquit les seigneurs du Château-Rouge, et, en souvenir du bien qu’il fit pendant sa vie, on lui éleva un mausolée qui est aujourd’hui un but de pèlerinage.

Au pied du mausolée est une source d’eau salée, et c’est jusqu’au lac, jusqu’à cette eau venant du fleuve par infiltration, que les hommes vont prendre l’eau pour faire le thé.

On continue la route marchant vers l’ouest, vers Kip’chak, où l’on doit trouver une barque sur l’Amou pour atteindre Tchimbai.

C’est un pays désolé. Pas d’arbres, à peine quelques tamaris ; un sol granitique. A l’horizon, au-delà de cette nappe d’eau que nous côtoyons, la verdure des oasis de Bii-Bazar se dessine sur le gris du ciel. Quel triste pays ! Au grand trot, donc ! Mais la contrée devient encore plus sauvage, on quitte le bord de cette nappe d’eau pour couper un contrefort des monts et ce ne sont partout que des schistes aux teintes noires ; plus un arbuste, rien que le roc dénudé. Enfin l’on atteint le sommet de cette chaîne de collines et l’on descend lentement par une pente douce vers une grande nappe d’eau. C’est toujours le fleuve, l’Amou qui s’est épandu de ce côté formant une sorte de grand lac, érodant un dernier repli des monts que nous côtoyons maintenant. Les eaux ont raviné ce repli des monts et l’on dirait de grands piliers de soutènement, une série de contreforts réunis par des géans pour étayer quelque travail titanesque. La nuit vient, le soleil se couche devant nous dans un ciel rouge embrumé de vapeur. La route s’élève lentement sur ces monts érodés que nous venons de côtoyer. Enfin voici là-bas les arbres de l’oasis, qui se dessinent vaguement dans la nuit. Nous approchons. Les chiens aboient ; voici une tente au bord du fleuve. On y passe la nuit. Le lendemain, une barque conduit hommes et chevaux de l’autre côté du fleuve, à Kiptchak.


P. GAULT.