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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/875

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Gardons-nous bien, cependant, de les qualifier d’écueils. Ce serait chagriner les auteurs du projet. Ils prétendent ne pas créer dans la Manche les obstacles qu’au cours de leur utile carrière, ils ont fait sauter à Brest, à Lorient, à Cherbourg. Ces piles ne seront donc pas des écueils, et cependant, elles sont pour le moins l’objet d’autant de précautions que ceux-ci. On les signalera aux navires par des feux variés, et du côté de l’Atlantique et du côté de la Mer du Nord. Aux feux on adjoindra, — car les brumes intenses sont fréquentes sur le Pas-de-Calais, — ces mugissantes trompettes dans lesquelles soufflent des machines à vapeur, et à qui une réminiscence, probablement ironique, a donné le nom des êtres mythologiques, dont les accens, perfidement enchanteurs, séduisaient les compagnons d’Ulysse. 92 piles ; 2 feux et 2 sirènes à chaque pile : 184 feux ; 184 sirènes. 184 sirènes, éclatant à la fois en une immense fanfare, comme pour accompagner la clameur furieuse de l’Océan, brisant ses vagues contre les obstacles accumulés par ces nouveaux Titans! Dans ce concert, inévitablement formidable, le marin perdu dans le brouillard n’aura-t-il pas quelque peine à discerner la note qui doit le diriger vers un passage favorable ? Son œil ne sera-t-il pas troublé par les scintillemens variés de cette longue rampe lumineuse apparaissant tout à coup en travers de son horizon nocturne ? De jour comme de nuit, enfin, sa marche, qu’influencent déjà le vent et les courans, ne doit-elle pas être considérablement gênée par la présence de ces quatre-vingt-douze obstacles, — je ne dis pas écueils, — alignés sur 38 kilomètres? Belges, Hollandais, Danois, Allemands, Suédois, Russes, et Dunkerque, et toute la côte orientale de la Grande-Bretagne, de la Tamise à Dundee, tous ces peuples, tous ces ports, pour lesquels le Pas-de-Calais est la porte ouverte sur le monde, verront-ils avec plaisir en rétrécir ainsi l’accès ?

Quoi qu’il en soit, les piles en maçonnerie, une fois construites et régulièrement arasées à 15 mètres au-dessus des hautes mers, doivent servir de support à des colonnes métalliques sensiblement cylindriques et d’une hauteur de 42 mètres. C’est, à un mètre près, celle de la colonne Vendôme. Sur ces fûts gigantesques reposeront les poutres inférieures du tablier du pont. La hauteur libre en dessous sera donc de 54 à 57 mètres environ au moment de la haute mer, de 61 à 64 mètres à marée basse. C’est un peu moins que ce qu’eût exigé la mâture des anciens vaisseaux à trois ponts ; les modernes cuirassés dressent vers le ciel des hampes un peu moins fières.

Le tablier est constitué par une série de poutres métalliques dans le calcul desquelles les auteurs du projet ont su à la fois combiner l’indispensable solidité, avec la légèreté, qui se traduit par une économie considérable. Au fer on substitue son triom-