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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/855

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indûment à ceux de l’espèce. Eh quoi ! compter pour rien notre personne, sacrifier notre désir, annihiler notre volonté, abaisser toutes nos pensées et nos espérances devant le sentiment de l’universel, pour assurer un bonheur problématique à des hommes qui, un jour, vivront sur cette planète, — si elle existe encore, ce qui est à tout le moins incertain, — d’une vie aussi provisoire et aussi précaire que la nôtre, est-ce là tout l’idéal qu’on me propose ? Eh ! pourquoi sacrifierais-je ce que je suis et ce que j’ai à des fantômes sans consistance, qui, eux aussi, si je vous en crois, n’auront rien de mieux à faire que de se sacrifier à leur tour ? Quelle est cette monstrueuse immolation de vies humaines sur l’autel du plus chimérique des dieux ? Si je ne suis, en effet, qu’un soldat obscur dans une armée, ceux pour qui vous voulez que je travaille et que je me dévoue, que seront-ils donc de plus ? Et, si je proteste, au nom de mon individu, contre cette absorption de ma personnalité dans le groupe humain, que fais-je donc que de légitime ? N’est-ce pas après tout la nature même qui a mis en moi cet attachement à notre personne, et la loi suprême, n’est-ce pas l’individualisme ? La plus solide des réalités, — quelques-uns disent la seule, — n’est-ce pas mon être, ma vie, ma pensée ? Et me demander de sacrifier tout cela à je ne sais quelles ombres mobiles, n’est-ce pas me demander de renoncer à ma nature, qui est précisément de vouloir mon bonheur propre et de réaliser mes fins à moi ? Cette religion humanitaire dont vous voulez que je vive n’est qu’une « rêverie » ou qu’un fanatisme d’un nouveau genre. Elle n’a pas encore atteint son apogée, elle n’a pas revêtu toutes les formes dont elle est susceptible : et voici déjà que nous en sentons toute la fragilité, que le sophisme nous saute aux yeux, que nous comprenons combien le placement de nos efforts est infructueux et décevant. On nous dit : Nous n’avons de prix et de raison d’être qu’autant que nous sommes membres de la grande communauté humaine, car « toute la nature trahit le mépris de l’individu. » La nature physique, peut-être ; mais toute la morale n’est qu’une protestation contre ses lois. II faut avoir le courage de dire, avec Romney, aux prophètes fiévreux de ce nouvel Évangile, à ceux qui prétendent ériger en dogme ce rêve d’un cerveau malade : « Nous avons besoin de plus de calme dans le travail ; — il nous faut savoir mieux les limites de notre œuvre, — savoir mieux que chaque homme est, pour la race, comme un nouvel Adam, — tenu de veiller, comme Adam, à garder, — intacte et pure sa propre personne, — sous peine de voir échouer tous ses efforts pour aider le monde. » Oui, chaque homme est un nouvel Adam : ce qui veut dire que, si chacun de nous est un terme, chacun de