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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/852

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que nous faisons, lassés, — où vas-tu ? où vas-tu ? Je laisse les pierres répondre aux pierres. — C’est assez pour moi et pour mon cœur de chair — d’écouter les prières de mes semblables : — « Tout le frisson de mes nerfs est pour les hommes. » — Ils crient : — « Du secours ! de l’espérance ! du pain dans la maison ! — du feu quand il gèle ! » — Il faut qu’il y ait une réponse.

Que devons-nous faire pour commencer ? Aimer les foules, nous mêler à elles, savoir regarder de près et sans frémir les ulcères de l’humanité. Qui veut panser une plaie la nettoie d’abord. Mêlons-nous à ces misérables, gagnons leur confiance, aguerrissons-nous contre le spectacle de leurs maux et de leur mort. Nous avons à payer une lourde dette, une dette d’honneur d’autant plus lourde et plus sacrée que nous ne l’avons pas contractée. Elle nous vient de bien loin, cette dette : elle a quelques siècles, quelques centaines de siècles peut-être de durée. Nos pères l’ont contractée pour nous et nous payons la rançon de leurs folies et de leurs crimes. Maintenant nous vivons sur un cimetière : à chaque coup de pioche que nous donnons jaillissent des ossemens du sol fétide. D’où vient cela ? C’est que les iniquités des siècles passés ont jonché la terre de cadavres et qu’elle est humide encore du sang des victimes. C’est la grande « crise des siècles » qui menace de durer toujours, si les hommes de bonne volonté ne se raidissent un jour contre le mal et ne font au torrent une infranchissable barrière. Que sommes-nous auprès de cette foule ? Quel droit avons-nous de penser à nos plaisirs, à nos intérêts, à nos amours ? Ames molles et coupables, nous reculons devant l’œuvre de réparation. Le monde est « fou de douleur et de péché : » il a la peste. Que faites-vous, assis au bord des chemins, dans la verdure des buissons ? — Je voudrais agir ; mais je ne sais comment faire. — Levez-vous : moi non plus, je ne sais trop. Il se peut que mon remède soit un leurre : qu’importe ? quand 100, ou 1,000 ou 100,000 hommes auront usé leur vie à satisfaire le sphinx, peut-être qu’un jour, lassé de nos cris et de notre angoisse, il répondra.

Ainsi Romney mettra son énergie au service de la plus noble cause. Mais ne faut-il pas à l’énergie un soutien ? à la volonté un appui ? Et c’est pourquoi, au début du poème, Romney demande à Aurora, qu’il aime, d’être sa femme : — « Votre sexe, qui est faible pour l’art, est fort pour la vie et pour le devoir. » — Il espère qu’elle voudra être son inspiratrice et sa consolatrice aux jours d’épreuves. Mais elle refuse : en véritable femme, elle entend être aimée pour elle-même, non pour une idée : — « Ce que vous aimez, Romney, ce n’est pas une femme, c’est une cause. » — Elle veut l’amour, mais sans partage.