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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/844

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monotones, et qui ne veulent pas finir, ne lui laisseront pas la force de vivre. Mais bientôt, et une fois le premier effarement passé, son isolement même prend à ses yeux un charme secret, parfois très doux et parfois un peu amer. C’est une habitude d’enfance qui se développe et reprend le dessus, — celle de vivre seule en face des choses et de n’avoir pour témoin aucune âme humaine. Voici qu’elle trouve, avec plus d’un de nos contemporains, une beauté triste au « mélancolique désert. » Cela lui semble bon de n’avoir pour confidens que le ciel, que la mer, que la nuit. « Mon âme, écrit-elle avec orgueil, n’est pas réduite à la mendicité… Je puis vivre au moins de la vie de mon âme sans les aumônes des hommes. » Reconnaissez-vous, sous l’éducation première de cette sauvage jeune fille, la fierté du poète qui ne veut rien devoir qu’à la Muse, — lisez à la nature ou au démon intérieur ? Voilà ce que lui ont appris « les chèvres blanches de Pan : » être soi, rien que soi, se replier et s’abriter en son légitime orgueil, être « un esprit seul, » comme dit Vigny. Libre aux autres de trouver cela étrange, quand elle sera plus âgée, qu’une femme se drape ainsi dans son manteau, et de s’étonner quand ils voient « une âme — (toujours ce mot) — dans mes yeux. » C’est une noble chose, et digne d’un cœur vaillant, de traverser ainsi la foule, sans bassesse comme sans fierté mauvaise : « les foules sont très bonnes pour y méditer, quand nous sommes assez forts pour cela. » Mais combien ils sont rares, ceux qui sont assez forts pour fermer l’oreille aux bruits des foules et, au milieu de la cohue des hommes, rester eux-mêmes !

Est-ce payer trop cher cet austère bonheur que de lui sacrifier quelques fausses douceurs, quelques plaisirs frelatés ? Et quels plaisirs que ceux du monde où maintenant vit la jeune orpheline, de cette société figée dans la glace de ses préjugés natifs ! Élevée par une tante sèche de cœur et dévote, elle sent, en face des conventions étroites et glacées, s’éveiller toutes ses pudeurs, toute sa candeur, toute son ingénuité. Elle hait « ce fiel des âmes douces, » qui est la vertu des dévots. Elle méprise cette vie terne, réglée et faussement utile, « existence d’oiseau né en cage, » qui est celle des femmes dans ce pays où le sort l’a jetée. Elle bondit et se cabre sous le joug de cette éducation factice qu’on veut lui imposer, à elle, l’enfant des solitudes et des horizons infinis : savoir « de combien de pieds le Chimborazo dépasse le pic de Ténériffe, » « dessiner d’après des gravures des néréides fort bien drapées, » apprendre à préserver son français, comme d’une épidémie, des « souillures de Balzac et du néologisme, » — fi donc ! Que ferait-elle, comme le dit spirituellement M. Montégut, de « la tisane morale que lui présentent incessamment, dans un vase anglican, les doigts glacés de sa tante ? » Vivre de la vie