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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/834

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monstrueux, » ou encore « que Spinoza n’a fait que cultiver certaines semences de Descartes, et qu’il commence où finit Descartes, dans le naturalisme, in naturalismo. » Quoi qu’on pense de ces appréciations de Leibniz, on ne saurait le contester : bien que Spinoza se soit fait, dès le début, comme un point d’honneur de se séparer de Descartes et que, dans la suite, il relève même avec vivacité, par exemple dans sa correspondance avec Oldenbourg, ce qu’il considère chez Descartes comme des erreurs, ce sont les œuvres de Descartes qui lui ont, ainsi qu’à Leibniz, ouvert les yeux. Aussi, les ouvrages de Descartes, dans leur texte latin et quelques-uns même traduits en hollandais, occupent-ils dans sa bibliothèque, même en double exemplaire, une place considérable : Descartes Brieven ; Descartes Proeven ; Renati Descartes de prima philosophia ; Renati Descartes de geometria ; Renati Descartes de philosophia prima ; autre exemplaire ; Descartes, de Geometria ; autre exemplaire ; Descartes opera philosophica, 1650 ; Descartes, de Homine. Aux traités de Descartes viennent même s’ajouter des traités de cartésiens : Claubergii Defensio cartesiana (en hollandais) ; Claubergii Logica ; Kekkermanni Logica, et détail curieux ! la Logique ou l’art de penser (par MM. de Port-Royal) ; ce qui tendrait à nous confirmer dans l’opinion que Spinoza n’ignorait pas complètement notre langue. De Descartes Spinoza rapproche d’ailleurs Bacon, quelque peu d’estime qu’il témoigne pour la méthode du philosophe anglais, laquelle ne peut aboutir, suivant lui, qu’à quelque petite histoire de l’âme, historiola animœ. On rencontre du moins, parmi ses livres, les Essais moraux du Chancelier, Verulamii Sermones fideles, ethici, politici, œconomici.

Spinoza se serait-il donc borné à pratiquer d’une manière plus ou moins étroite quelques philosophes modernes, et l’antiquité tout entière lui serait-elle demeurée complètement indifférente et ignorée ? Avec la superbe intellectuelle qui le caractérise, Spinoza n’hésite point à déclarer que Socrate, Aristote, Platon n’ont pas pour lui grande autorité, non multum apud me auctoritas Plalonis, Aristolelis ac Socratis valet. Et pourtant, à l’étudier de près, on constate qu’il n’est pas sans avoir fait à ces philosophes des emprunts et des plus importans. Ainsi, s’agit-il de la théorie des degrés de la connaissance, laquelle joue dans sa philosophie un rôle si essentiel ? Elle semble littéralement reproduite du VIIe livre de la République de Platon. Spinoza, au commencement de son Traité de la réforme de l’entendement, décrit-il, pour en montrer J’inanité, les faux biens après lesquels, d’ordinaire, courent les hommes ? Vous diriez des pages exactement traduites du livre Ier de la Morale à Nicomaque. C’est qu’en effet ni Platon, ni Aristote, ne lui sont inconnus. Sa bibliothèque comprend la Rhétorique, la Poétique, la