Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/820

Cette page n’a pas encore été corrigée


homme de probité reconnue et avec lequel notre philosophe entretenait le commerce le plus familier. « D’une constitution très faible, malsain, maigre, et attaqué de phtisie depuis plus de vingt ans [1], » Spinoza n’avait dû qu’à une frugalité extrême et au régime sévère qu’il s’imposait, de pouvoir prolonger ses jours. D’un autre côté, il semble qu’il gouvernât seul sa santé. Car ce n’était que tout à fait sur la fin, et averti sans doute par d’alarmans symptômes, qu’il s’était décidé à mander d’Amsterdam son ami le médecin Louis Meyer. Celui-ci arriva juste à temps pour le voir, dans la même journée, suivre des prescriptions inutiles et subitement rendre le dernier soupir. C’était un dimanche. Son hôte, qui, le matin, avait entamé une conversation qu’il se proposait de continuer, mais qu’il interrompit pour aller au prêche ; son hôte eut, à son retour de l’église, l’affligeante surprise d’apprendre qu’il venait de trépasser. Quant à Meyer, Colerus rapporte « que, le soir même, il regagna Amsterdam par le bateau de nuit, sans prendre le moindre soin du défunt. » Colerus ne craint pas même d’observer « que Meyer se dispensa d’autant plus de ce devoir, qu’après la mort de Spinoza il s’était saisi d’un ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avait laissé sur sa table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’était retiré avec ce qu’il avait butiné. » Argent à part, n’était-ce pas plutôt un souvenir et comme une relique qu’avait reçue Meyer, ou qu’il avait cru pouvoir s’approprier ? Ou comment imputer un larcin à l’homme distingué et dévoué que Spinoza lui-même traitait d’ami excellent, amicus singularis, avec lequel constamment il entretint une si fréquente et si intime correspondance, et que l’on trouve toujours au premier rang parmi ceux qui prennent à tâche de défendre sa doctrine et de publier ses écrits ? Quoi qu’il en soit, Spinoza mort, il n’y avait plus qu’à procéder à son inhumation. Et c’est ce qu’on eût fait sans retard, si un apothicaire, nommé Schroder, n’y eût mis opposition, prétendant être d’abord payé de quelques médicamens qu’il avait fournis au philosophe pendant sa dernière maladie. Son mémoire, qui se montait à 16 florins et 2 sous, ayant été soldé par Spyck, on put rendre à Spinoza les derniers devoirs. Ses obsèques se firent le 25 février, et, d’après Colerus, furent honorables. « Le corps, dit-il, fut porté en terre, accompagné de plusieurs personnes illustres, et suivi de six carrosses. Au retour de l’enterrement, qui se fit dans la nouvelle église, sur le Spuy, les amis particuliers ou voisins furent régalés de quelques bouteilles de vin, selon la coutume du pays, dans la maison de l’hôte du défunt. »

Cependant, reste un détail navrant, dont Colerus n’a point parlé,

  1. Cf. Colerus.