Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/797

Cette page n’a pas encore été corrigée


et juge les fonctionnaires qui ont mission de l’appliquer. Mais une aride nomenclature de ses attributions si diverses peut-elle donner une idée de la vie intense qui l’anime et du rôle toujours grandissant qu’il obtient moins encore de son institution que de la confiance du monarque ? Il faut interroger les témoignages des contemporains ; il faut lire les récits où ils ont retracé la physionomie des séances que Napoléon présidait ; il faut lire surtout, dans le Livre des orateurs, le chapitre admirable et tout vibrant d’un souffle d’épopée, où M. de Cormenin évoquait l’image de ces délibérations mémorables : « À peine, au retour de ses grandes batailles, Napoléon avait-il déchaussé ses éperons, qu’on entendait à la porte du conseil un frémissement d’armes ; trois fois le tambour roulait [1]. Les portes s’ouvraient à deux battans, et l’huissier criait : « L’empereur, messieurs ! » Napoléon marchait, à pas brusques, à son fauteuil, saluait, s’asseyait, se couvrait, tandis que ses grands officiers et souvent des princes étrangers, rangés derrière lui, tête nue, se tenaient dans le silence… » Alors commençaient des discussions qui parfois n’étaient que des monologues étranges, tumultueux, enflammés, où s’épanchait comme un torrent de lave l’improvisation déchaînée de ce prodigieux orateur, acteur plus prodigieux encore. Souvent, tandis que M. Locré appelait les affaires, « il tombait, sans s’en apercevoir, dans une profonde rêverie… Il se parlait comme à lui-même, tout haut, avec des exclamations, des sons entrecoupés et rompus, et quelquefois des larmes… » Le conseil, dans ces occasions, jouait le rôle du chœur antique, donnant la réplique au héros. Il y eut des scènes inoubliables, comme en ce jour où l’empereur, foudroyant des éclats de sa fureur le malheureux comte Portalis, lui cria : « Sortez ! » — Lorsqu’il apprit la capitulation de Baylen, il vint au conseil exhaler l’amertume dont son cœur débordait, et on le vit s’abandonner à l’excès de sa douleur jusqu’au point de pleurer. Parfois aussi il se plaisait à pousser et à épuiser d’argumens tel conseiller dont la dialectique obstinée le mettait en verve, et les séances se prolongeaient des journées entières. « Il nous a retenus souvent à Saint-Cloud depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, avec une suspension d’un quart d’heure [2]. » Contraste piquant ! Ce despote, à ses heures, admettait et même recherchait, provoquait la contradiction. On cite de lui ce mot : « Je veux qu’on puisse tout dire dans mon conseil d’État. » Et en effet on y pouvait dire tout, ou presque tout, du moins au commencement, dans la période heureuse du

  1. Le conseil d’État siégeait aux Tuileries.
  2. Pelet de la Lozère.