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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/531

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prononcer le nom de Jésus-Christ. » Les quelques pages sauvées par son neveu montrent qu’en effet ces sermons étaient plutôt ce que nous appellerions aujourd’hui des conférences. L’abbé Maury avait sécularisé l’éloquence de la chaire. Il parlait de tout et parfois même avec une certaine hardiesse. Un jour, paraît-il, il avait un peu dépassé la mesure dans certaines appréciations. Il s’aperçoit que le roi montre quelque impatience, que les courtisans, plus susceptibles que le maître, commencent à murmurer. Sans se déconcerter, il poursuit sa remontrance, termine le morceau et ajoute gravement : « Ainsi parlait saint Jean Chrysostome ! » L’invocation de ce haut patronage rétablit le calme dans l’auditoire. On eût sans doute embarrassé l’orateur, si on l’eût prié d’indiquer l’ouvrage et le chapitre où l’on pourrait retrouver la citation. Mais l’esprit sauve tout et Maury n’en manquait jamais. Il en avait tant qu’il en inspira même un jour au roi Louis XVI, qui disait après un de ses sermons : « Si l’abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. » Ce propos prouve en outre que, malgré ce qu’il disait plus tard, on eût peut-être pardonné au prédicateur de la cour de faire quelques incursions dans le domaine religieux.

En 1785, la première des hautes ambitions de Maury fut réalisée. Ses grandes relations, ses fonctions, non moins que ses Éloges et son Essai sur l’éloquence de la chaire, dont la première édition date de ce temps, lui ouvrirent les portes de l’Académie. Grimm reconnaissait, d’ailleurs, qu’il était peu d’orateurs chrétiens plus dignes du choix de cette assemblée. « Il n’en est guère, sans doute, ajoutait-il, qui puissent se trouver moins déplacés dans une assemblée de philosophes. » Il succédait à Lefranc de Pompignan, qu’il était difficile de louer sans blesser les amis de Voltaire ; mais il s’acquitta de cette tâche délicate avec une habileté qui ravit l’auditoire. Et quand le duc de Nivernais, chargé de lui répondre, l’accabla de ces louanges énormes que comportait l’ancienne politesse académique, les applaudissemens éclatèrent nourris et unanimes. Le plus curieux passage du discours de Maury n’est pas l’éloge d’un poète dont quelques strophes ont seules survécu, c’est l’exorde où il parle de lui-même. « Messieurs, s’il se trouve dans cette assemblée un jeune homme né avec l’amour des lettres et la passion du travail, mais isolé, sans appui, destiné à lutter dans cette capitale contre tous les découragemens de la solitude, qu’il jette les yeux sur moi en ce moment et qu’il ouvre son cœur à l’espérance ! » N’est-ce pas le cri de triomphe du soldat vainqueur qui plante son drapeau sur la citadelle conquise ? Qu’on se rappelle, pour le comprendre, ce