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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/50

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de Francfort, dès que l’Allemagne commença à s’occuper de la famille Goethe. Elle le sera aussi pour nous dans la suite de ces pages. A force de retrouver son surnom partout, même dans ses propres lettres, on finit par ne plus pouvoir l’appeler autrement.


III

Le « plan de vie » de M. Goethe fixait le départ pour l’université à la Saint-Michel 1765. Son fils le savait, et comptait en frémissant les jours qui le séparaient de la délivrance. La page de Poésie et Vérité où il raconte cet heureux exode est vibrante d’émotion : « La secrète joie d’un captif qui achève de briser ses fers et de limer les barreaux de sa prison ne peut être plus grande que n’était la mienne, à voir les jours s’écouler et octobre s’approcher. Elle arriva enfin, cette Saint-Michel impatiemment attendue, et je partis bien joyeux… Je laissai derrière moi la bonne ville qui fut ma mère et ma nourrice avec la même indifférence que si je n’avais voulu y rentrer de ma vie. »

Il était envolé pour longtemps, et des années pénibles commencèrent pour Mme Goethe, qui assistait, sans pouvoir l’empêcher, à l’accomplissement du destin de la triste Cornélie. Cette infortunée, abandonnée à la fureur pédagogique de son père, qui n’avait plus d’autre élève, et privée d’un frère ardemment aimé, refusa d’être consolée et fut prise d’une sombre horreur pour la vie. Elle dédaignait d’être protégée par sa mère, dont la piété, l’optimisme robuste et la gaîté un peu insouciante semblaient inintelligibles à sa raison hautaine. Personne avec qui s’épancher, puisque sa correspondance avec Wolfgang n’était, de par la volonté paternelle, qu’une collection de thèmes en diverses langues, que l’on corrigeait en classe. Et toujours le rongement de se sentir incapable de plaire, de penser qu’elle ne serait jamais aimée : — « Mon miroir ne me trompe pas, écrivait-elle, quand il me dit que je suis franchement laide. Je donnerais tout pour être belle. Ce serait folie d’exiger une grande beauté, mais un peu de finesse dans les traits, un teint pur, de la grâce… Mais cela n’est pas et ne sera jamais. » Elle se voyait condamnée à se marier sans amour et se révoltait d’avance contre l’homme à qui elle devrait cette amère expérience. « Cette pensée me fait frissonner, disait-elle, et je n’ai pourtant pas le choix, car où est l’homme qui penserait à moi ? »

Sa blessure orgueilleuse, mais bien douloureuse, avait achevé de s’envenimer l’année qui précéda le départ de son frère, en