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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/450

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sans gloire. Et nos âmes sont ces veuves. Mais la plume hardie de M. Zola n’a cure de nos pudeurs. Son livre est fait, il court le monde à grand bruit ; l’auteur a bien voulu me l’adresser, j’ai dû le lire, le subir ; il me serait impossible de parler aujourd’hui d’autre chose. D’autant plus que le romancier a placé ses personnages et le centre de l’action dans le corps d’armée, la division et la brigade où celui qui écrit ici fut jeté par le sort. Je devais mentionner cette rencontre, car elle donnera quelque sûreté à ma critique. A chacune des étapes qu’il raconte, des souvenirs précis me permettent de contrôler ses tableaux. Cette coïncidence augmente pour moi l’accablement que chacun ressentira, après avoir revu nos malheurs par les yeux de M. Zola. Elle ajoute à l’admiration que j’éprouve très vivement, en tant que rhétoricien français ; elle justifie les réserves que je proposerai, en tant qu’homme et que témoin de ces mauvais jours.


I

La Débâcle prend le corps du général Douai à Mulhouse, après l’échec de Wissembourg ; elle roule avec ce corps, au hasard des marches et des contre-marches sans but, jusqu’au calvaire d’Illy ; elle s’achève ou devrait s’achever logiquement avec la déroute de Sedan et la captivité dans la presqu’île d’Iges. La rallonge où l’auteur retrace à grands traits le siège de Paris et la Commune fait l’effet d’un raccord artificiel, ajouté après coup par quelque continuateur. Pour l’appréciation littéraire, il ne faut retenir du livre que sa partie vivante et organique, la retraite sur Sedan et la bataille.

Les premiers chapitres sont irréprochables. Le peintre pose les masses, il fait son fond, et c’est ce qu’il fait le mieux. Quand Regnault exposa le portrait du général Prim, on discutait le cheval, on discutait le cavalier ; il n’y avait qu’un cri d’admiration pour la foule furieuse qui passe au fond du tableau, incarnant la révolution ; si l’artiste se fût borné à peindre cette foule, son œuvre diminuée eût paru un chef-d’œuvre complet. Ainsi pour le roman de M. Zola ; on attend dans la suite le grand portrait individuel qu’il ne nous donnera jamais ; au début, alors qu’il met sur pied et chasse devant lui cette armée, il peut défier la comparaison avec les plus puissans constructeurs d’épopées. Les masses baignent ici dans une brume de crépuscule, toute frissonnante de souffles inquiétans ; chaque détail concourt à l’effet total d’oppression ; et déjà l’on voit planer la fatalité, sur ce troupeau qu’elle pousse à la boucherie. Les brusques oscillations, de la fanfaronnade à la panique, l’écho lointain de Frœschviller, victoire pendant quelques heures,