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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/44

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père continuait à gronder, mais en pure perte ; le mal était fait, comme pour les contes.

M. Goethe prenait sa revanche à l’heure des leçons. Il régnait seul dans la classe, et son joug était pesant. Il avait résolu de longue date de faire lui-même, avec l’aide de quelques maîtres particuliers, l’éducation de ses deux enfans, selon un programme longuement médité, tendrement caressé et où il n’avait omis qu’un détail : il n’avait inscrit nulle part que son fils serait un homme de génie. Le génie de Goethe fut l’accident qui gâta tout. Il amena entre son père.et lui des froissemens qui auraient tourné à l’aigre sans l’intervention de la mère. Le pauvre conseiller avait senti dès les rudimens que son élève lui échappait et le jugeait. Il en fut d’autant plus dépité, que Wolfgang avait une facilité extraordinaire ; personne ne pouvait dire le contraire. L’enfant apprenait en se jouant des leçons qui auraient coûté des semaines d’efforts à son père. Combien n’était-il pas déplorable de voir employer de si belles facultés à satisfaire des goûts frivoles ! Caspar Goethe ne fut jamais bien convaincu, même après Gœtz von Berlichingen et Werther, que son fils n’avait pas manqué sa vraie vocation en refusant de se consacrer au droit, à l’imitation de ses ancêtres les Textor. « Il m’assura souvent, disent les Mémoires, et à diverses époques, tantôt sérieusement, tantôt par forme de badinage, qu’il aurait usé tout autrement de mes dispositions, et qu’il ne les aurait pas prodiguées aussi négligemment [1]. »

Le zèle intempérant du professeur n’aidait pas à lui concilier ses élèves. Dans la meilleure intention du monde, il les instruisait à tout propos, sans leur laisser de répit. Sa maison aurait fait la joie de Philaminte. On y avait des manières de se dire bonjour dignes de Trissotin ; on a retrouvé dans les papiers de Goethe les brouillons des complimens en latin ou en grec qu’il débitait le matin à son père. Le frère et la sœur avaient-ils l’occasion de s’écrire, leurs lettres étaient des thèmes français ou anglais, qu’on se corrigeait mutuellement et qui donnaient lieu à d’agréables échanges de réflexions grammaticales. Une fête devenait le prétexte d’une conférence d’histoire. La récréation du soir se passait à lire des relations de voyages, en face de plans et de cartes sur lesquels M. Goethe montrait du doigt les endroits nommés, en énumérant leurs produits et leurs curiosités. Il aurait rendu des points à Mme de Genlis pour l’art de tirer une leçon de tout, à cette différence près que Mme de Genlis était amusante, tandis qu’il était suprêmement ennuyeux. Une seule fois, et bien malgré lui, il dut interrompre son œuvre

  1. Traduction de Jacques Porchat.