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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/337

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d’Europe pour ce qui concernait la faune, la flore et la géologie des contrées situées au nord du cap de Bonne-Espérance ; puis il partait, accomplissait sa mission en conscience, tuant, empaillant, alcoolisant, herborisant, minéralisant ; revenait, recevait de nouvelles instructions et retournait vers les régions que les géographes appelaient encore terrœ incognitœ.

Il avait déjà fait deux voyages ; il préparait le troisième, qui devait durer sept ans. Il me parlait de ses chariots traînés par des bœufs, de ses armes, de ses munitions, de ses campemens, de ses chasses, de son existence errante à travers des tribus empressées à l’accueillir, du retour à la vie primitive, qui est une sorte d’enivrement et développe une surabondance d’énergie inconnue aux sociétés de la vieille Europe ; il me rendait fou et me proposa de l’accompagner. Quelle tentation ! La lutte que j’ai soutenue contre moi-même, sans la laisser soupçonner, fut violente, mais j’eus la force de résister à une des impulsions les plus impérieuses que j’aie jamais subies. Sept années d’absence, c’était trop long ; j’adorais ma grand’mère, près de laquelle je vivais, je ne me résignai pas à l’idée que je pourrais ne plus la retrouver au retour. Ce n’est que lorsqu’elle m’eut quitté pour toujours que j’entrepris mes longs voyages.

« Nous parlons souvent dans notre âme avec la populace des passions, » écrivait Mme de Montespan dans une de ses lettres familières. Il m’a semblé que cette populace se taisait lorsque j’étais en voyage, du moins elle m’a parlé si bas que je ne l’ai guère entendue. Cela tient peut-être à ce que, pendant la période de mes pérégrinations, j’ai moins cherché le séjour des villes, dont les distractions me laissaient indifférent, que les aspects de la nature, qui me causaient une véritable ivresse. J’ai été littéralement amoureux de certains paysages ; aucune ville ne m’a retenu ; de toutes celles où j’ai fait halte, je suis parti avec plaisir, avec une sensation d’allégement qui me faisait la respiration plus large et l’esprit plus alerte. Ce qui est resté cher à mon souvenir, ce que j’enveloppe de mon regret, ce n’est ni Le Caire, ni Damas, ni Constantinople, ni Smyrne, où les jeunes filles ont tant de beauté ; ni Athènes, dont l’Acropole est la joie des yeux ; ni la Rome de Grégoire XVI, où j’ai vécu, ni même Venise, qui est le plus émouvant des débris de l’histoire. Non, ce n’est pas là ce que j’évoque lorsque, m’attardant à mon propre passé, je me reporte aux époques heureuses de mon existence.

Dans ces souvenirs qui me hantent, comme la vision d’un monde merveilleux que j’ai traversé jadis et où jamais plus je ne retournerai, l’homme et les agglomérations humaines tiennent peu de