Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/331

Cette page n’a pas encore été corrigée


touchait aux choses de l’art quel qu’il fût, je la retrouve chez les jeunes gens de nos jours. Les vers qui nous ont fait pleurer les font sourire et ils haussent les épaules devant des tableaux que nous avons acclamés : « C’est bien poncif ! » disions-nous en parlant des œuvres que nos pères avaient admirées ; c’est ainsi qu’aujourd’hui on qualifie les œuvres que nous admirions. Hodie mihi, crus, tibi ; c’est la loi, et cela se renouvelle jusqu’à ce que la postérité désigne les places et donne un numéro d’ordre dans son impartial Panthéon.

Bien des fois, en écoutant les jeunes gens discuter, en constatant la raideur, on peut dire l’intransigeance de leurs opinions, en voyant avec quelle cruauté jacobine ils décapitent les réputations que notre enthousiasme avait saluées, bien des fois je me suis rappelé les controverses de nos vingt ans, alors que l’on rugissait en entendant prononcer certains noms illustres, alors que l’on renvoyait au musée Curtius les grands hommes célébrés avant notre naissance et que nous les traitions de bonshommes de cire. Ars longa, vîta brevis ; celui qui a prononcé cette parole a dompté le temps et reste immortel ; j’ajouterai : Fuma brevis. La réputation a peu de durée et pour beaucoup la trompette de la renommée a l’haleine courte. Le terrain de l’Olympe est glissant, il faut le croire, car on en tombe fréquemment. Que de chutes j’ai déjà vues ! que de Phaétons précipités ! Je ne parle point des hommes politiques pour qui le jeu de la bascule est le jeu même de la vie.

J’ai connu des triomphateurs dont le nom est maintenant ignoré ; j’ai assisté à des succès éclatans qui présagèrent un renom universel et qui n’ont pas eu de lendemain. Aux heures de mon enfance, un homme fut célèbre, il mettait les foules en rumeur, son nom était sur toutes les lèvres, tout applaudissement l’accueillait, on s’effaçait pour le laisser passer et l’on souriait d’aise rien qu’à l’apercevoir. Il vécut très vieux, persistant plus que sa notoriété. Il disparut de la mémoire des hommes et rentra dans l’ombre. Je le rencontrai voilà une vingtaine d’années ; il marchait comme un revenant qui a peur de la lumière. Je l’accostai avec le respect que l’on doit aux fantômes. Il s’arrêta, parut étonné d’être reconnu et me dit : « Comment, vous savez que je suis encore de ce monde ? c’est d’un bon cœur et je vous en remercie, mais vous êtes le seul ! » Le pauvre homme m’affligea. Je pensai à ceux qui font un peu de bruit de leur vivant et je conclus qu’ils n’auraient pas tort d’être modestes.

Cette déchéance de renommée qui n’attend pas le départ définitif pour se manifester est souvent proclamée prématurément par la jeunesse que son insouciance naturelle ne rend pas discrète et