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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/326

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chanter sur le même air ; cela ne change rien à l’ordre des choses, surtout dans notre pays de France où le paradoxe du matin est souvent le lieu-commun de la soirée. Je crois que les vieillards d’aujourd’hui ne sont pas plus clairvoyans que les vieillards d’autrefois et que les regrets du temps passé ne justifient pas le dénigrement du temps présent. Je me souviens d’un ami de ma famille, excellent homme, pris en Russie avec la division Partouneaux dont il commandait une brigade, grand ergoteur, détestant l’odeur du tabac et déclarant que s’il était « gouvernement, » il enverrait les jeunes fumeurs aux compagnies de discipline. Il parlait de tout avec autorité, comme s’il eût commandé une marche en échelon pour enlever une position. En matière d’art, de littérature et même d’histoire, il lâchait des hérésies contre lesquelles je me hérissais, car alors je n’avais point la riposte lente. Il me regardait, levait doucement les épaules, souriait avec quelque commisération et me répondait : « Mon garçon, attends que tu aies lait la guerre pendant vingt ans, avant de te permettre d’avoir une opinion. » Je n’ai pu en tirer d’autre argument. Ce vieux brave, — je n’ose dire cette vieille culotte, — se satisfaisait de peu, car bien souvent il m’a dit : « Si je redresse tes idées, c’est parce que je t’aime beaucoup : quand tu auras fait vingt ans la guerre… » Vide supra.

Les hommes d’intelligence supérieure n’échappent point à ce travers qui semble être le produit même de l’âge. « Je meurs avec l’Europe, » écrivait Joseph de Maistre, en 1821. Bah ! petit bonhomme vit encore ; Joseph de Maistre ignorait-il donc que décès et transformation sont choses différentes. Croire que tout meurt parce que l’on va mourir, c’est vraiment s’attribuer trop d’importance et c’est se diviniser plus qu’il ne convient. Faire de son De profundis individuel un De profundis général est peut-être excessif, quelles que soient les illusions que l’on se soit faites sur soi-même ; nul n’est la clé de voûte d’un monde, et le monument n’est point compromis parce qu’une pierre s’en détache. Il y a quelque chose de maladif dans ce besoin de rapporter tout à soi-même et d’absorber la destinée. Ce fut la manie de Chateaubriand. Il sonne le glas de son temps et de son pays : il prophétise les destructions ; sur tous les murs il écrit Mane, Thecel, Pharès ; du haut de ses déceptions, il hulule, il se lamente, il se cantonne dans les ruines du petit coin de l’histoire à laquelle il a été mêlé et s’imagine que tout est détruit, que tout est pulvérisé parce que sa tête branle de vieillesse et qu’il a des rhumatismes. La note lugubre de ces nénies assombrit son œuvre ; elle donne à son talent quelque chose de monotone et d’emphatique qui en atténue la valeur.