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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/319

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Ma jeunesse n’a point connu la gêne : dès que je fus majeur, j’ai vécu à ma guise, car j’étais orphelin et de situation indépendante. J’ai toujours aimé passionnément les lettres ; mais, si dès le début il m’avait fallu en exiger le pain quotidien, je suis persuadé que j’y aurais renoncé sans esprit de retour. Il m’a été donné de pouvoir attendre, c’est là une bonne fortune dont j’ai gardé une gratitude inaltérable envers la destinée. Je n’ai pas hésité à refaire mon instruction, sur laquelle je ne me faisais aucune illusion, malgré le diplôme de bachelier que j’avais enlevé d’emblée, mais qui ne me rassurait pas sur mon ignorance. Que de choses on pourrait dire à cet égard, si ce n’était peine perdue ! Je me contenterai de rappeler que Beaumarchais retrouvant, dans sa vieillesse, une lettre, prose et vers, écrite par lui lorsqu’il était jeune, a dit : « Il a toujours fallu refaire son éducation en sortant des mains des pédans. » J’ai pu lire Virgile en Italie, Homère en Troade, Pausanias en Grèce, Champollion en Egypte et la Bible en Palestine ; c’est là un bon complément pour les humanités ; je le recommande à ceux qui seront de loisir, qui auront un peu de curiosité dans l’esprit et quelques écus en poche.

Ce n’est pas la seule grâce dont je suis redevable envers le pouvoir mystérieux qui distribue les dons au jour de la naissance. J’ai été naturellement exempt des deux passions qui, entre toutes, dépriment l’homme, le poussent à l’abîme et l’abrutissent. J’ai eu ce bonheur que le jeu m’ennuie ; il en résulte que je n’ai jamais joué, si ce n’est à la bataille, quand j’avais six ans, avec « ma bonne, » qui me trichait. Je n’y ai aucun mérite, car je n’ai pas eu à lutter contre de mauvaises suggestions. Que de fois, recevant les confidences, écoutant les lamentations de quelque camarade effaré, j’ai eu pitié des pauvres gens qui ne savaient point se résister et succombaient à des tentations plus fortes que leur volonté ! On m’a dit souvent : « Je vous plains de ne point connaître ces émotions qui centuplent la vie. » Si elles centuplent la vie, elles l’empoisonnent, et je n’en avais que faire. Par une double bonne fortune, je n’ai pas plus de goût pour la boisson que d’attrait pour le jeu.

Que l’on ne se récrie pas et qu’on ne vienne pas hypocritement dire : fi donc ! c’est là un vice populacier. C’est un vice humain. Nulle classe sociale n’y a échappé d’une façon absolue ; la qualité des boissons peut différer, mais le résultat est le même : vin d’Argenteuil, nectar olympien retour des Indes, c’est tout un quant à l’effet, c’est tout un quant à la cause. La science commence à reconnaître que c’est une maladie : l’alcoolisme. Je crois que la science a raison. Quelle maladie digne de commisération et quel