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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/317

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de sa jeunesse ! Je suis étonné, et depuis longtemps déjà, de la hauteur du piédestal sur lequel on avait juché l’idole que nul autrefois n’eût osé ne pas encenser.

Pindare, Anacréon, Horace, Tibulle : il ne fallait alors rien de moins pour symboliser Béranger. J’imagine qu’aujourd’hui les comparaisons sont moins pharamineuses et que l’auteur du Dieu des bonnes gens, de la Cantharide et de la Bacchante n’est plus en si glorieuse compagnie. Parmi tant de choses qu’il a flonflonnées sur son luth, qui parfois sonnait un peu comme une guimbarde, il a placé en vedette « les plaisirs de son jeune âge, que d’un coup d’aile a fustigé le temps. » Il regrette le grenier où il a vécu en son avril, car c’est là que l’on est bien « pour rêver gloire, amour, plaisir, folie ; » en y songeant, « sa raison s’enivre » et <c il donnerait ce qui lui reste à vivre pour un des mois du temps où, leste et joyeux, il grimpait six étages. » Effet d’optique. C’est encore la fée des lointains, celle-là même qui embellit les paysages, qui pare aussi les mansardes, en les cachant si bien sous les brumes de l’imagination qu’on ne les reconnaît plus.

Effet d’optique, effet de crépuscule, souvent c’est tout un ; c’est peut-être plaisant en couplets avec refrain, mais dans la réalité c’est abominable. J’ai connu des hommes aujourd’hui célèbres qui, à la sortie du collège, ont connu les heures du dénûment et du jeûne. Ils n’estimaient pas que « dans un grenier l’on est bien à vingt ans ; » ils ne parlaient qu’avec indignation de cette époque de leur vie, et quelques-uns en ont conservé je ne sais quoi de morose qui a pesé sur leur existence. L’un d’eux, dont le nom est retentissant, me disait : « Là, j’ai eu une variole morale dont je suis resté marqué. » Je dois ajouter que ses visées étaient hautes et qu’il n’en était détourné ni par la grisette près de qui l’amour est un Dieu, ni par la gaudriole, ni par le bruit des verres, ni même par l’archet de la folie.

Ils sont respectables, entre tous, ceux qui ont traversé l’enfer de la jeunesse, de la misère, de la déception quotidienne et qui en sont sortis entiers, n’ayant rien sacrifié de leur foi en eux-mêmes, n’écoutant que la parole du Dieu intérieur et marchant par-dessus tout obstacle vers le but où leur vocation les guidait. Pour ne point mourir de faim, je parle sans hyperbole, ils ont accepté l’humiliation des métiers infimes, des métiers qui répugnaient le plus à leur nature d’artiste. Ils ont été expéditionnaires dans des administrations, ils ont copié les adresses sur des bandes destinées à des prospectus ; bien plus, ils ont couru le cachet et donné des leçons à des enfans rétifs ; j’en ai connu un qui surveillait le travail nocturne des ouvriers de la salubrité et qui faisait des vers en