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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/315

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Ne sachant pas pourquoi il naît, pourquoi il existe, pourquoi il meurt, l’homme a inventé des hypothèses qui satisfont plus ou moins sa tendance au surnaturel et son besoin de croyance, mais qui n’expliquent rien. A voir la quantité prodigieuse de dieux qui ont régné depuis que le monde est sorti du chaos, on est étonné de la fécondité des imaginations, mais on peut reconnaître que chacune de ces divinités a été, en son heure, un stimulant et un point d’appui pour l’âme humaine. Il est possible que tout ce que l’on nous a enseigné n’existe pas, il n’en faut pas moins conduire sa vie comme si tout cela existait. Dans la crainte d’un châtiment, dans l’attente d’une rémunération ? Non pas ; dans le seul intérêt de sa conscience, par devoir envers soi-même ; je dirai le mot brutal : par propreté. Cette pensée est irréductible en moi ; elle me vaudra, j’espère, l’indulgence des « esprits forts » qui professent ce que Montaigne appelait « l’opinion si rare et incivile de la mortalité des âmes, » opinion qu’il m’est impossible d’admettre. Sans essayer de discuter des théories et des dogmes, je m’en tiens à la formule d’Épicure que Lucrèce a interprétée, disant :

Ex nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti,

mot pour mot, on peut traduire le vers latin en un vers français :

Rien ne vient du néant, rien n’y peut retourner.

Quand même la race humaine, rejetant toute doctrine spiritualiste, s’abîmerait dans les bestialités du matérialisme, l’homme individuel, en toute circonstance grave de sa vie, ne pourrait s’empêcher de prier, ne serait-ce que par une involontaire exclamation. Une parole, une seule, est souvent une oraison complète, une invocation à une puissance supérieure et infaillible. Où vont-elles, ces prières qui, comme l’encens des souffrances et des félicités de la terre, s’élancent vers les régions espérées par la ferveur et entrevues par la foi ? Voilà bien des années que j’ai reçu réponse à cette question en des termes qui sont plus d’un poète mystique que d’un savant, mais que je n’ai pas oubliés. J’étais à bord d’un bateau à vapeur faisant le trajet de Malte à Syra. Nous avions doublé le cap Matapan, la nuit était venue, une nuit claire et douce, éclatante d’étoiles qui se reflétaient dans les eaux tranquilles. J’étais assis sur le pont à côté d’un jeune prêtre missionnaire, né à Venise, à la fois enthousiaste et ascète, qui rêvait le martyre et allait le chercher dans le Béloutchistan.