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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/142

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poètes, les romanciers, les historiens, etc. Ce sont, dans l’ordre où Somaize les présente, d’Aubignac, Ménage, Boileau, Furetière, Sorel, Mézeray, La Serre, Scudéry, La Calprenède, Vaumorières, Gotin, l’abbé de Pure, qui, « avec une douceur admirable, » réclama le prix de l’excellence dans tous les genres, Magnon, Benserade, « et cinq ou six abbés de cour, tous gens à sonnets et à madrigaux. » Malgré le pêle-mêle, ce défilé à prétentions hiérarchiques n’est pas sans intérêt ; il est curieux d’y voir comment les écrivains de ce temps étaient classés par un contemporain, qui, sans doute, traduit à peu près le sentiment général. Certains détails de l’énumération font songer par avance au Temple du Goût de Voltaire ; l’abbé de Pure, notamment, marche à peu près du même air et parle du même ton que La Motte-Houdart.

On ne serait jamais parvenu à concilier tant de prétentions intraitables, si une femme ne s’était écriée que, puisqu’il était impossible d’obtenir d’une réunion d’auteurs que chacun voulût marcher à son rang et selon ses mérites, le plus sage était de déclarer que chacun marcherait à sa fantaisie et qu’il n’y aurait aucun rang, sauf pour le successeur de Scarron, lequel prendrait la tête. On accepte cette proposition, qui sauvegarde tous les amours-propres, et le cortège se met en route pour le Temple de la Joie, où doit avoir lieu le service. La cérémonie est décrite avec assez d’imagination et de goût, notamment la décoration du char funèbre et celle du temple, inspirées tout entières par des souvenirs des œuvres de Scarron. Enfin, comme trait final de cette fantaisie, l’oraison funèbre du défunt est prononcée par celui qui l’avait le plus vigoureusement attaqué durant sa vie, par Boileau : « C’est une chose qu’il avoit briguée, afin de lui faire réparation d’honneur après sa mort ; et en effet, il charma toute l’assemblée, et fit voir que le défunt avoit été le plus galant et le plus agréable homme de son siècle. »

Somaize se doutait bien un peu que son petit livre allait exciter de vives colères. Il essaya de les prévenir par un avis au lecteur mis au compte de son libraire, l’éternel Jean Ribou, et dans lequel on lisait : « Les auteurs qui sont ici nommés doivent, bien loin de s’offenser, savoir bon gré à l’auteur de cette Pompe funèbre, puisque, au lieu de les offenser, il a prétendu faire voir que ce sont les plus illustres personnes de ce siècle. » Jamais précaution oratoire n’atteignit moins son but. Peu de jours après la Pompe funèbre, paraissait une virulente réponse, le Songe du rêveur, petit pamphlet anonyme, en prose mêlée de vers, dont l’auteur est resté inconnu [1]. Dès les premières lignes, Somaize y était dénoncé comme l’auteur

  1. Le Songe du rêveur a été réimprimé en 1867 par Paul Lacroix.