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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/135

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effet, dans la pièce de Molière, qui vise Somaize, rien ne donne à supposer que l’auteur des Précieuses ridicules ait pu blesser celui des Véritables Précieuses ; il est même probable qu’il ignorait jusqu’à son nom.

Quant aux accusations, il n’y a pas lieu de les discuter ici ; c’est affaire aux biographes ou aux critiques de Molière. Tout ce qui nous importe, c’est de savoir ce que vaut en elle-même la pièce de Somaize. Il indique ainsi, dans la préface, le but de ses Véritables Précieuses : « Je leur ai donné ce nom parce qu’elles parlent véritablement le langage qu’on attribue aux précieuses, et que je n’ai pas prétendu par ce titre parler de ces personnes illustres qui sont trop au-dessus de la satire pour faire soupçonner que l’on ait dessein de les y insérer. » Cela n’est pas très clair ; Somaize veut dire sans doute que le langage attribué aux précieuses par Molière n’est pas le vrai et que, sous ce rapport, lui, Somaize, offre beaucoup mieux. Nous verrons tout à l’heure comment il justifie cette prétention ; nous pouvons dire, en attendant, que sa pièce est la platitude même et qu’il n’y a pas l’ombre d’une idée plaisante ou d’un mot d’esprit. Écrite avec la prétention avouée de refaire les Précieuses ridicules, elle les contrefait maladroitement. Molière avait mis en scène deux valets dont leurs maîtres se servent pour mystifier deux précieuses ; Somaize introduit deux bouffons du Pont-Neuf, Gilles-le-Niais et Picotin, qui jouent à Artenice et Iscarie le même tour que Mascarille et Jodelet à Cathos et Madelon. Au demeurant, les Véritables Précieuses décalquent la pièce de Molière scène par scène. Quant à la prétention affichée par Somaize de restituer aux précieuses leur véritable langage, voici comment il les fait parler : « Vraiment, ma chère, dit Iscarie à Artenice, je suis en humeur de pousser le dernier rude contre vous. Vous n’avez guère d’exactitude dans vos promesses : le temps a déjà marqué deux pas depuis que je vous attends. Je crois que vous avez dessein de faire bien des assauts d’appas ; je vous trouve dans votre bel aimable. L’invincible n’a pas encore gâté l’économie de votre tête ; vous ne fûtes jamais mieux sous les armes que vous êtes. Que vos taches avantageuses sont bien placées ! que vos grâces donnent d’éclat à votre col ! et que les ténèbres qui environnent votre tête relèvent bien la blancheur de ce beau tout. » Artenice répond dans le même style : « Ah ! ma chère ! vous faites trop de dépense en vos discours pour me dauber sérieusement ; mais n’importe : tout vous est licite, et l’empire que vous avez sur mon esprit fait que je n’excite pas mon fier contre vous. » C’est du galimatias, et il est fort douteux que les précieuses les plus renforcées aient jamais