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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/909

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Frédéric-Guillaume, flairant la chair d’émigrant, avait fait savoir à ses coreligionnaires de Salzbourg qu’il les recevrait volontiers chez lui. Dès que le décret d’exil eut paru, il publia cette déclaration : « Par charité chrétienne et cordiale compassion, j’ai résolu d’offrir une main secourable à mes coreligionnaires de Salzbourg, vivement contraints et poursuivis, et, à cette fin, de les recevoir et de les transporter dans certains districts de mon royaume de Prusse pour les y pourvoir. » L’appel fut entendu ; des agens de Frédéric-Guillaume lui annoncent l’arrivée prochaine de 5,000 à 6,000 Salzbourgeois ; il fait ses préparatifs pour les bien recevoir, mais le nombre des exilés qui veulent se rendre en Prusse s’accroît de jour en jour. Un des commissaires envoyés au-devant d’eux pour les guider et les protéger pendant le voyage annonce avec terreur au roi qu’il lui faut compter sur quelques milliers de plus : « Très bien ! écrit Frédéric-Guillaume en marge de la dépêche ! Dieu soit loué ! Quelle grâce Dieu fait là à la maison de Brandebourg ! Car certainement ceci vient de Dieu. » A Potsdam, il voulut voir la première troupe de ces hommes que Dieu chassait de leur pays exprès pour qu’ils allassent coloniser la Prusse, il les fit ranger dans le parc et parut sur le front. Il adressa la parole à quelques-uns, les interrogeant sur la foi, comme s’il passait la revue des consciences. Content des réponses qu’il trouva modestes et conformes à l’Évangile, il cria de sa voix de colonel : « Ça ra, mes enfans ! ça ira très bien ! » Un autre jour, il rencontra en promenade une seconde troupe ; il se mit sur le côté de la route, fit défiler devant lui les Salzbourgeois et les invita à chanter le cantique : « C’est sur mon Dieu que je me repose dans le danger ! » Comme ils s’excusaient de ne pas savoir l’air, il entonna le chant à pleine voix, et toute cette foule se mit à chanter avec lui. « Allez, leur dit-il, et voyagez avec Dieu ! Reiset mit Gott ! »

Ils voyagèrent avec Dieu vers la Prusse, où ils s’établirent au nombre de 15,500, 5,000 d’entre eux étant demeurés dans les pays allemands du roi où il y avait aussi des places à remplir. Ce n’est pas seulement une crue de population qu’ils apportaient ; ces 15,000 Salzbourgeois valaient plus que 100,000 Prussiens. Ils n’étaient pas les premiers venus, les hommes qui abandonnaient, pour obéir à la voix intérieure, leur pays de naissance, un des plus charmans du monde. Plus d’un laissait derrière lui des biens considérables, dont la vente obtenue par le roi fit entrer en Prusse quelques centaines de milliers de thalers. Même les plus pauvres apportaient un trésor ; ils savaient des métiers ; artisans ou laboureurs, répartis entre les villes et les campagnes, ils allaient donner des leçons aux sauvages ruinés de la pauvre Prusse.