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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/894

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un jour comme l’autre, hormis quand la poste de Hambourg vient… Tout le divertissement que j’ai est de me promener sur l’eau, ou bien de jeter quelques fusées dans un jardin qui est devant la ville. Je ne vois pas comme, dans un endroit sédentaire comme celui-ci, on peut passer la vie autrement… »

Il partageait en effet sa vie entre ses devoirs officiels et les plaisirs de l’esprit.

Le roi veut qu’il continue à Neu-Ruppin l’éducation économique commencée à Cüstrin ; il s’y prête docilement. Il visite les domaines, inspecte les bâtimens d’exploitation agricole, apprend comment se pratique la mouture, revoit les baux, pour en faire de plus avantageux, et obtient ainsi le fameux Plus, toujours réclamé par son père. Il envoie des comptes exacts jusqu’au Pfennig inclusivement. Le roi lui a commandé de dresser à lui seul un état général des domaines de Ruppin ; il se met à l’ouvrage, étudie l’état précédent et fait venir des pièces de Berlin. Il se transporte sur les lieux, consulte les dires des vieux paysans, procède à l’arpentage et surveille lui-même les arpenteurs ; bref, il se donne une peine énorme dont il se fait les honneurs auprès du très gracieux père, assurant qu’il se tire d’affaire sans recourir à personne : ce qui n’est pas vrai, d’ailleurs. Ceci est un chapitre de l’éducation forcée de Frédéric, de l’éducation nécessaire à un prince royal de Prusse : sans l’attention donnée au détail pour voir l’argent sourdre de terre et le suivre jusqu’à l’arrivée dans les caisses royales, il n’y aurait pas eu de Prusse. Le prince répugnait à cette besogne qu’il trouvait indigne de lui : « Ce ne sera jamais mon métier que les caméralités. » Heureusement pour lui et grâce à son père, il se trompait : les caméralités seront une partie, où il excellera, de son métier de roi.

Il se moquait aussi de ses fonctions militaires : « Je viens de l’exercice, j’exerce, j’exercerai, voilà tout ce que je puis dire de plus nouveau. » S’il attend l’inspection du roi, il rit de la peine qu’il prend pour donner une figure martiale à sa maison et à son régiment : « Je serai une bête jusqu’à samedi. » Mais il lui plaisait de faire la bête de cette façon-là. S’il raillait le pédantisme des vieux officiers mécaniques épris des beautés du maniement d’armes, il aimait la belle tenue, la précision des mouvemens et la figure martiale d’une troupe, car il était né officier prussien. Il savait que « le militaire » était l’instrument de la grandeur qu’il rêvait pour sa Prusse. Il était résolu à prendre sa place parmi les illustres guerriers de tous les temps dont il lisait l’histoire et dont il admirait la gloire ; pour achever cette haute conception de son métier de soldat, il y mettait de la philosophie : il se considérait comme un