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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/891

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manœuvres, Neu-Ruppin semble une ville dont la population serait en voyage.

Le pays est un canton mélancolique de la région entre Elbe et Oder inférieurs, cette fin de continent dessinée à peine par la nature, qui a jeté là, comme pour finir, des hachures incohérentes. Les cours d’eau ne sont pas sûrs de leur chemin ; ils ont tout juste une raison suffisante pour tourner à gauche plutôt qu’à droite, vers l’Elbe et vers la mer du Nord, plutôt que vers l’Oder et la Baltique. Ils s’épanchent en petits lacs où ils prennent un temps de sommeil. Le sol, maigre comme un pauvre homme, est vêtu de pièces et de morceaux disparates. Ici, de petits coins de Sahara sous un ciel pâle ; des villages enfoncés dans le sable, entourés de jardins où le vent secoue les ramures malingres de pruniers et de cerisiers aigres ; plus loin, des prairies, des cultures, et le charme des étangs encadrés de hauteurs.

Neu-Ruppin est située dans un de ces contrastes. Au midi, s’étend un lac au-delà duquel verdoient des prés et des bosquets ; au nord, le sable s’élève en monticules qu’on appelle les Kahlenberge, les monts chauves. La tranquillité du pays est profonde aujourd’hui encore ; le chemin de fer le touche à peine ; les voyageurs et les marchandises circulent à l’est entre Berlin et Stettin, et à l’ouest entre Berlin et Hambourg. Ruppin est sur le chemin de Berlin à des villes mecklembourgeoises qui n’attirent personne.

Aux bords de ce lac sont venus se reposer des héros de guerre. Zieten, le vieux Zieten, l’aucêtre des hussards, y dort dans le cimetière de Wustrau, au pied du château de la famille, qui est devenu le musée de sa gloire. Tout près, à Carwe, le futur maréchal de Knesebeck chantait en 1792 un hymne à la guerre :

« Vive la guerre ! Dans la vie sauvage du guerrier, — C’est là que se trempe le courage ! — Dans la seule guerre se déploie librement la force. — La guerre, la guerre est bonne !

« Le faux ami qui feint une fidélité hypocrite, — la guerre le dévoile ! — Dans la bataille ouverte, l’épée blanche ne flatte pas. — Chaque coup porte vrai. »

Beaucoup plus tard, rentré dans la paix du pays de Ruppin, il écrivait :

« Avec l’épée défends-toi contre l’ennemi ; — avec la charrue, augmente les biens de la terre ! — Que le bon air verdisse librement dans les bois. — Que le droit et simple honneur habite ta poitrine fidèle. — Fuis le bavardage des villes. — Sans nécessité, ne quitte pas ton troupeau. — Ainsi prospère et croît une famille ; — ce sont les mœurs, c’est le vieux droit de la noblesse ! »